Fêtes trop galantes

Manon Lescaut - Montpellier

Par Maurice Salles | mer 08 Juin 2011 | Imprimer
Aidé de trois assistants – à la mise en scène, aux décors et aux costumes - Jean-Paul Scarpitta s’est réservé la « conception » de cette Manon Lescaut. Que faut-il entendre par ce vocable ? Les notes de mise en scène reproduites dans le programme de salle, si elles ne nous aident guère, renseignent au moins sur son approche de l’œuvre. On retient que pour lui Manon « brave les puissances d’une société moralisante », que « sa vraie humanité…s’inscrit intimement dans une réalité qu’elle adoucit et transfigure » », qu’elle est une victime « pure dans la dégradation » qui en mourant « atteint à l’héroïsme et à la sainteté ». Pourquoi pas ?
Seulement, le spectacle ne persuade pas de la pertinence de cette vision. Dès l’ouverture, le refus affiché du réalisme pittoresque ne permet pas de situer clairement cette Manon par rapport au monde qui l’entoure. La place de l’auberge est  un vaste espace nu et sombre où les lumières superbes d’Urs Schönebaum recréent une suite de tableaux, où les accessoires – la table de jeu, les valets en livrée, les flambeaux – évoquent plus un club réservé à de riches membres que la halte d’un coche en province. Les vêtements des personnages, hommes emperruqués à la Louis XV et femmes à la Marie-Antoinette, ne permettent pas de distinguer les groupes sociaux et générationnels dont la diversité joue son rôle dans les effets de polyphonie. Leur élégance uniforme flatte l’œil, mais sert-elle l’essentiel ? D’un acte à l’autre on croît assister à des variations sur un thème, avec toujours le même refus de la reconstitution réaliste mais toujours le souci inlassable de faire image. Il faut attendre le dernier acte – et encore – pour que l’esthétisme accepte de s’effacer. Une fois de plus Jean-Paul Scarpitta  a composé de beaux tableaux plus qu’il n’est allé au coeur de l’œuvre. Pour lui  Manon Lescaut ce sont les Fêtes Galantes, c’est tout Watteau restitué, jusqu’au Gilles mis à contribution. Procédant par association d’idées plus que par analyse, cette accumulation de références culturelles culmine au deuxième acte, où l’arrestation de Manon et sa sortie font sourire au lieu d’émouvoir, tant la référence à Marie-Antoinette est claire et hors de propos. Comment ne pas voir que ce recours à ces critères crée un effet de distance qui ruine l’ambition de montrer – ce que souhaitait Puccini – la passion en action ? Cette « conception » soumet l’œuvre aux obsessions de son auteur mais ne nous convainc pas.
C’est d’autant plus regrettable que, si l’on excepte le ténor qui chante Des Grieux et certes ce n’est pas rien, tous les autres interprètes ont été à la hauteur. Enrique Ferrer a le physique avenant qui sied mais des difficultés évidentes dans le registre aigu, compromettent son émission, l’empêchent d’ouvrir le son, le mettent souvent en délicatesse avec la justesse, et font craindre l’accident toute la soirée. En revanche le chœur est particulièrement préparé et les seconds rôles sont très bien tenus. Si Manrico Signorini, dans son habit cousu d’or, est un homme en pleine force de l’âge plus que le géronte attendu, Emanuele d’Aguano est un Edmondo particulièrement bien chantant. Vocalement et scéniquement le Lescaut de Marc Barrard a bien gagné en mordant. Dans le rôle titre enfin une heureuse découverte – en ce qui nous concerne – en la personne de Csilla Boross dont la voix de soprano lyrique ronde, souple et étendue va de pair avec une belle maîtrise technique, et dont l’interprétation colore le chant des nuances appropriées. Quelques accents légèrement trop appuyés, au dernier acte, ne suffisent pas à en ternir la lumière.
Bien qu’il soit chef assistant à Montpellier depuis novembre 2009 c’est toujours la lune de miel entre Robert Tuohy et l’orchestre, qui l’accueille avec des manifestations de bienvenue. Sa direction ample et précise, au service d’une lecture très fouillée, rend magnifiquement justice à l’écriture coruscante et diaprée d’une partition où l’esprit de Wagner est maîtrisé, où passent des échos de Gluck et où l’on entend déjà Turandot. Les musiciens en restituent l’éclat et l’expressivité, avec un enthousiasme qui frôle parfois l’excès, mais il est bien difficile en salle d’établir la balance à laquelle les enregistrements de studio nous ont habitués. A ces nuances près, rien de plus légitime que le bruyant succès qu’ils recueillent !
 
 

 

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