Fragile papillon

Madama Butterfly - Rome

Par Cédric Manuel | mer 22 Février 2012 | Imprimer
 

 

Rome aime assez Madama Butterfly pour se doter d'une nouvelle production 10 ans après la dernière, de Stefano Vizioli, reprise en 2010. C'est au cinéaste et metteur en scène de théâtre Giorgio Ferrara, ancien assistant de Visconti et de Ronconi, qu'échoit cette année ce redoutable travail. Car Butterfly ne se prête guère aux grandes audaces scéniques. De fait, Giorgio Ferrara n'a pas pris de risques, en plaçant l'essentiel de l'action à l'avant-scène, autour d'un petit jardin (japonais ?) parsemé de gros galets qui ont à vrai dire surtout embarrassé l'héroïne, contrainte d’y faire quelques pas, affublée aux premier et dernier acte d'une robe nuptiale bien peu japonaise et fort disgracieuse. Nul autre objet qu'une chaise et un Bouddha, dépositaire du poignard fatal. Des panneaux mobiles viennent régulièrement libérer, entr'ouvrir ou clore cet espace, tandis qu'en fond de scène, un imposant cylindre recouvert d'une bâche de plastique froissé tourne en permanence sur lui-même pour figurer la mer en mouvement. Sobre, somme toute plutôt efficace et à tout le moins inoffensif, ce dispositif permet également un effet d'optique saisissant avec l'arrivée du navire de guerre qui ramène Pinkerton. Le choeur, tout d'or vêtu, est pour sa majeure partie doté de masques librement inspirés du théâtre Nô, du plus mauvais effet. Cela peut-il expliquer les décalages et hésitations très audibles au premier acte ? Plus tard, depuis les coulisses, le fameux choeur à bouche fermée a permis, lui, de démontrer un savoir-faire plus rassurant. Nul doute que les choristes avaient retiré leur masque…

Autant l'avouer d'emblée, la palme de la soirée revient d'abord à l'orchestre, conduit avec délicatesse et sans emphase par Pinchas Steinberg dont le geste sec et précis - qui rappelle parfois Solti - fait ressortir bien des nuances de la partition. Et lorsqu'il libère les forces de l'orchestre, nulle vulgarité mais de la noblesse, comme ces cors magnifiques reprenant à l’unisson le thème d'« un bel dì vedremo » à l'acte II.

De la délicatesse, il en fallait aussi pour ne pas noyer les chanteurs sous les décibels, car le plateau s'est montré souvent à la peine. Passons rapidement sur des seconds ou troisièmes rôles parfois peu audibles, tels Goro ou le prince Yamadori. Il en va de même pour l'oncle Bonzo d'Alessandro Spina, personnage entièrement vêtu noir lui aussi tout droit venu du théâtre Nô et qui apparaît suspendu dans les airs tel un spectre (intéressante idée de mise en scène au demeurant), mais dont la malédiction n'a certes pas fait trembler la salle. Il faut dire que lui ne chantait pas à l'avant-scène….
Autre déception avec le Sharpless particulièrement terne, peu audible et le souffle court au premier acte de Vincenzo Taormina, qui donne pourtant toute l'humanité attendue à son personnage et qui termine néanmoins un peu mieux qu'il n'avait commencé. Andrea Caré bénéficie d'un timbre agréable et d'une bonne émission mais peine très vite lorsqu'il lui faut grimper dans les aigus, comme si sa voix rencontrait soudain un plafond de verre. Son Pinkerton laisse indifférent et on ne croit ni à ses sentiments du premier acte, ni à ses remords du dernier, ce qui n’est pas pour autant un contresens. La dévouée et tourmentée Suzuki d'Anna Malavasi, à la voix chaleureuse mais qui manque de projection, ne démérite pas.

Elena Popovskaya (qui chante l'écrasant rôle-titre en alternance avec Daniela Dessi) ne réussira sans doute pas à détrôner les Tebaldi, Scotto ou Kaibavanska qui ont interprété le rôle dans ce même théâtre. Elle suscite même quelques craintes dès le début avec une voix mal assurée, qui bouge beaucoup. Heureusement, elle se reprend bien vite au second acte avec un « un bel dì vedremo » très correct puis surtout un « con onor muore » plein de noblesse et d’assurance. Dommage que l'émotion vienne si tard, car elle campe un personnage plus gauche encore que naïf, qui ne suscite pas la compassion.

Quelques mots particuliers, enfin, pour saluer le travail de Daniele Nannuzzi. Ses habiles jeux de lumières, d'aubes orangées en nuits d'amour bleutées, jusqu'au rouge sang crépusculaire de la dernière scène, ont eux aussi très délicatement mais implacablement scellé le destin du papillon.

 

 

 

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