Gioconda au musée

La Gioconda - New York

Par Jean-Marcel Humbert | jeu 02 Octobre 2008 | Imprimer
Cette 285e représentation au Met est la reprise d’une production de 1966 : Fausto Cleva y dirigeait alors Renata Tebaldi, Franco Corelli, Cornell MacNeil, Biserka Cvejic, Mignon Dunn et Cesare Siepi ! Autant dire qu’il sera difficile aux protagonistes d’égaler leurs glorieux prédécesseurs, mais ils s’y emploieront néanmoins avec fougue. L’intérêt majeur de la production est surtout de montrer en vraie grandeur comment l’on montait une œuvre de ce type au Met il y a plus de quarante ans, curiosité qu’il devient de plus en plus difficile de voir de par le monde aujourd’hui. C’est donc le royaume de la toile peinte, comme dans l’Aïda du Liceo (encore plus ancienne). On est toujours surpris du charme suranné de tels décors, et de leur efficacité en termes de perspectives et d’atmosphère (ne seraient la durée des changements, le spectacle dure en tout 4 heures !). Evidemment, tout cela n’a rien à voir avec La Gioconda de Pizzi à Vérone ou à Barcelone…
Au premier acte, le rideau se lève, ni plus ni moins, sur une reconstitution de la place Saint-Marc. Le public adore et applaudit à tout rompre. Au second acte, c’est un immense voilier du XVIIe siècle – enfin du moins son évocation – à quai : c’est du délire, le public crie « bravo », et c’est vrai que c’est étonnant. Au troisième acte, on en arrive au décor des films muets, pleins de tentures, de colonnes et de torchères : les lourdes tentures découvrent au bout d’un moment une immense salle de palais avec escalier, où aura lieu le ballet, genre boîte à bonbons style 1900, tout de rose et de bleu. Point de pendule, point d’autruches, de crocodiles ni d’hippopotames, mais une chorégraphie ringarde qui déchaîne le public : ça, ils aiment, tous réveillés, et ça criait, et la claque donnait à plein comme à Garnier dans les années cinquante ! Enfin, au dernier acte, ce sont des colonnes antiques dans une espèce de ruine à ciel ouvert, peinte vert et jaune. Là, plus de manifestations : la majorité des spectateurs – très âgés – n’a pas résisté au troisième entracte, et ceux qui ne sont pas encore partis se sont endormis.
La mise en scène du spectacle, sous couvert d’une reprise de celle de Margherita Wallmann, consiste essentiellement en mise en place : il n’y a pas à proprement parler de direction d’acteur. Cela fait partie du jeu d’il y a quarante ans : chaque interprète, quand il a un air à chanter, se plante dans un endroit avantageusement éclairé, de préférence à l’avant-scène, et de préférence aussi en plein milieu, et là, regardant le chef bien dans les yeux, attaque sans sourciller et chante sans bouger. Seules Olga Borodina et Ewa Podleś tirent leur épingle du jeu en interprétant, la première pour le fond de la cinquième galerie, la seconde avec beaucoup plus de finesse, leurs rôles respectifs. Deborah Voigt, malgré sa cure d’amaigrissement, reste globalement aussi placide que par le passé.
Vocalement, la représentation est d’un très haut niveau. Mais, comme pour son jeu scénique, la prestation de Deborah Voigt souffre de la comparaison avec celles d’Olga Borodina et surtout d’Ewa Podleś, la plus extraordinaire Cieca qu’il m’ait été donné de voir et d’entendre. De ce fait, sa Gioconda paraît comme reléguée au second plan, d’autant que sa voix est un peu courte, manquant d’ampleur dans les demi-teintes ; de plus, ses aigus dont devenus plus laborieux, et le dernier, notamment, attaqué à l’arraché, est quasiment loupé. De son côté, Aquiles Machado, desservi par un physique d’exception (il marche quasiment sur sa cape et arrive à peine à la hauteur de l’épaule de Borodina), sauve la mise par sa musicalité, malgré une voix pêchant par manque de puissance et une certaine tendance à l’acidité. Carlo Guelfi et Orlin Anastassov tiennent de leur côté parfaitement leur place, dans le cadre de la tradition.
La direction de Daniele Callegari appuie toutes les faiblesses de la partition, notamment pendant le ballet, où il souligne de manière vulgaire, avec des forte déplacés, les phrases musicales les moins intéressantes. Les flons flons prennent donc le pas même sur les grandes envolées lyriques que l’on attend, et qui n’arrivent pas. Les chœurs sont comme d’habitude bons, y compris les enfants, ce qui est plus rare.
En conclusion, un fort beau spectacle qui nous transportait à une époque révolue, et qui, rien que pour les décors, le « jeu » des acteurs et surtout Ewa Podleś, mérite vraiment – sinon de traverser exprès l’Atlantique – du moins d’être vu.
Jean-Marcel Humbert
 

 

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