Grandeur nature

La Bohème - Paris (TCE)

Par Clément Taillia | mar 15 Décembre 2009 | Imprimer
Nous trainions presque des pieds, ce soir-là, en nous rendant au Théâtre des Champs-Elysées. Car enfin, une énième Bohème, et en version de concert par-dessus le marché, quand les représentations de la Bastille viennent à peine de s’achever ! Pour sûr, on aurait pu trouver plus original, plus emblématique, plus fort pour marquer d’une pierre blanche le séjour parisien de la Bayerische Staatsoper ! Ainsi nous marmonnions en longeant les boutiques de luxe de l’Avenue Montaigne.
Absence un peu pesante de décors et d’accessoires, agitation des chanteurs sur le plateau pour tenter de sauver quand même quelques effets comiques, la première scène aurait presque confirmé nos craintes… si des arguments imparables ne nous avaient rappelé d’emblée la raison de l’affluence du public ce soir : dirigé d’un geste souple par Asher Fisch, qui a le mérite de ne jamais négliger les splendeurs purement orchestrales de la partition, l’orchestre de la Bayerische Staatsoper joue Puccini comme rarement, avec une conviction et un souci du détail qui rendent pleinement justice aux talents d’orchestrateur, si souvent méprisés, du compositeur. La formation munichoise ne se cantonne même plus au rôle (pourtant réservé à un cercle plutôt fermé d’excellentes phalanges) d’accompagnateur luxueux ; le moindre pupitre se montre sous son meilleur jour et s’engage comme il s’engagerait dans du Wagner ou du Strauss, élevant Puccini à un statut qui lui a rarement été accordé, bien qu’il l’ait souvent mérité.
Un bonheur n’arrivant jamais seul, la distribution s’évertue elle aussi à nous rendre une Bohème « grandeur nature ». Anja Harteros en premier lieu, qu’on était presque déçu, là encore, de ne pas retrouver dans un rôle plus ambitieux (Elsa, Elisabeth, Violetta,…). Mais toutes ces considérations volent en éclat, dès l’instant où elle entre en scène : la richesse des nuances, la conviction de l’engagement, le chic indéniable (et la puissance !) de cette voix qui, désormais, conquiert les mélomanes du monde entier, comment pouvait-elle montrer avec plus d’éloquence que Mimi n’est pas un sous-emploi pour elle ? A cette cousette aux allures de grande dame (mais qui, pour autant, n’est jamais hors de propos) répond un Rodolfo sans doute plus traditionnel. La tradition, cependant, ne fait pas de mal, quand elle a les traits avantageux et l’enthousiasme communicatif du jeune Vittorio Grigolo. Révélé lors de sa récente Traviata aux côtés de Patrizia Ciofi, et vedette maison de l’Opéra de Zurich depuis la dernière rentrée, le ténor italien a pour lui une voix solidement projetée agrémentée d’un timbre solaire et percutant, sombre et chaleureux. Il le sait un peu trop, et use au cours de la soirée de nuances et de ports de voix assurément sexy, mais pas tout-à-fait en rapport avec les urgences du drame qui se joue. La mariée est presque trop belle, ce qu’en définitive nous aurions tort de regretter : la Mimi de très grande classe d’Harteros et le Rodolfo latin-lover de Grigolo forment un couple d’opéra comme on aimerait en acclamer plus souvent !
Le reste du casting fait la part belle aux « artistes maisons » qui, sans constituer une troupe à proprement parler, ont la chance de mener une bonne partie de leur carrière dans le cadre privilégié de l’Opéra de Bavière. Ainsi d’Elena Tsallagova, issue de l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Paris, mais grande habituée de la maison munichoise depuis deux saisons. Un peu en retrait vocalement (les aigus, notamment, ne sont pas étoffés comme chez les vrais sopranos lyriques), sa Musetta n’en est pas moins remarquable de drôlerie dans le II, alors que l’absence de mise en scène pourrait ici être un cruel écueil. Son Marcello a la jeunesse et la vigueur de Levente Molnar qui, à 26 ans a déjà été remarqué en Wolfram à Bordeaux au printemps dernier, et se trouve à la tête d’une irréprochable et sympathique bande de copains (à noter la belle « vecchia zimara » dont nous gratifie le Colline de Christian van Horn, ainsi que la prestation de l’indéboulonnable Alfred Kuhn en Benoît).
Au bout du compte une soirée réellement mémorable (et, avouons-le, cela nous a un peu surpris), à la hauteur des forces de l’Opéra de Bavière et, plus important encore, à la hauteur de la Bohème !
 

 

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