Grands plaisirs et plaisirs moindres

La Khovantchina - Paris (Bastille)

Par Pierre-Emmanuel Lephay | ven 25 Janvier 2013 | Imprimer
 
C’est à la fois avec entrain et en traînant un peu les pieds que l’on se rendait à cette reprise de Khovantchina. Avec entrain car Khovantchina est un des plus grands opéras russes, comportant des pages d’un sublime achevé ; en traînant des pieds car la production d’Andrei Serban, créée en 2001, ne nous avait pas laissé un souvenir impérissable.
Effectivement, la mise en scène est d’un classicisme affiché, mais finalement de bon aloi, avec une belle gestion de la foule, de beaux éclairages, de forts beaux décors (celui de l’acte IV rappelle certains tableaux d’Ivan le Terrible d’Eisenstein). Tout cela n’est cependant guère palpitant mais a l’avantage de rendre claire une intrigue complexe. On notera des moments très réussis (la fin du premier acte est saisissante) mais aussi de fort ridicules, comme ces danseurs envahissants au dernier acte et même grotesques lorsque, sur une musique magnifique, ils cherchent à imiter les flammes en agitant les doigts…
On trouvera par contre un plaisir plein et entier à écouter certains chanteurs, à commencer par l’extraordinaire Dossifei de Orlin Anastassov renversant par la splendeur de l’instrument, jamais forcé, une magnifique ligne de chant, très intelligemment menée (il se paye même le luxe de faire le mi aigu de la fin du premier acte pianissimo là où tant de ses collègues le hurlent), une grande présence scénique (sa jeunesse est même un atout dans cette production : son fanatisme en devient encore plus inquiétant). Tout au plus pourra-t-on lui reprocher un manque de profondeur dans son monologue du V, qu’il chante plus qu’il n’incarne. Pêché de jeunesse. Un nom à suivre en tout cas.
Grand plaisir encore avec Sergey Murzaev qui campe un superbe Chaklovity (magnifique aria du III) ou Vladimir Galouzine absolument incroyable en Andrei Khovanksy : le chanteur étonne par la santé et la solidité de sa voix (des aigus toujours aussi impressionnants) et une présence mâle et sauvage qui convient très bien au personnage. Face à lui, Larissa Diadkova impressionne moins en Marfa. La voix est certes belle, la ligne bien conduite, mais tout cela manque de vibration, de feu intérieur et on commence à sentir l’inadéquation de la chanteuse avec le personnage de Marfa… (on a par moments l’impression de voir plutôt Azucena qu’une jeune fille…).
Les plaisirs sont bien moindres encore avec le reste de la distribution, à commencer par un terne Gleb Nikolsky peu concerné et qui semble faire le minimum, avec une voix assez quelconque, des aigus ouverts ou gris et un manque de charisme criant (il semble ne compter que sur sa stature de colosse pour en imposer). Le Golitsine de Vsevolod Grivnov, malgré son implication, n’arrive pas à marquer tout à fait les esprits. Si Marina Lapina se sort bien de l’ingrat personnage de Suzanna, tout comme Vasily Efimov de Kouzka, oublions la criarde Emma de Natalya Tymchenko ou le Scribe de Vadim Zaplechny aux aigus mats et qui en fait des tonnes.
 
Enthousiasmants sont par contre l’Orchestre et surtout les Chœurs de l’Opéra de Paris, fort sollicités dans cette œuvre et admirables de présence et de cohésion. Michail Jurowski représente quant à lui une certaine image du kapellmeister : direction solide, mais manquant de personnalité, de souffle, de tranchant (les attaques des tutti sont souvent bien molles). Un mot enfin sur la version choisie pour cette œuvre inachevée : si l’orchestration de Chostakovitch est heureuse, le finale choisi (finale dit « du Kirov » et institué par Valery Gergiev) est grandiloquent au possible et bien peu moussorgskien. À ce titre, le finale de Stravinsky, exhumé par Claudio Abbado et adopté ici ou là (notamment par Kent Nagano), paraît mieux adapté à l’œuvre.
 
 
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