Se confronter à un opéra baroque, parfaitement engoncé dans sa règle, ne facilite surement pas le travail d’une metteuse en scène. Angler son travail dans une relecture qui tord le livret s’avère d’autant plus périlleux. Mais en définitive ce n’est pas tant que Ruggiero devienne une femme (en accord avec le genre de son interprète), que l’histoire d’amour saphique avec Alcina n’ait rien de chevaleresque, et que toute la panoplie féministe habite la scène trois heures durant qui sont en soi problématiques. C’est qu’aucun de ces artifices ne trouve une justification dramatique. Sorti de la pantomime de l’ouverture qui voit Ruggiero abandonner mari et foyer et de son air du deuxième acte, « Verdi prati, selve amene » où elle passe des cordes du Shibari de sa relation avec Alcina aux assignations machistes de la femme en cuisine, le propos est si peu étayé et puise si peu aux sources de l’œuvre que tout parait plaqué et sans grande force théâtrale. Dès lors que faire pendant ces longs arias da capo qui ne décrivent que des affects et jamais ne font le drame ? Ewelina Marciniak fait appel à cinq remarquables danseuses et danseurs, mignons de la sorcière et omniprésents, pour pimenter les airs et dérouler une démonstration qui tourne à vide. A tout le moins apportent-ils sensualité, ésotérisme et ambiguïté à un plateau où la direction des chanteuses et chanteurs reste peu investie par ailleurs.

© Simon Gosselin
Dans la suite de l’orientation récente donnée à sa carrière, Karine Deshayes aborde sur les planches lilloises sa première Alcina. Sur la réserve durant sa première adresse à Ruggiero, elle trouvera peu à peu des accents plus convaincants notamment dans les arias les plus mélancoliques, « Si, son quella » à la douleur rentrée et un « Ah, mio cor » où son bagage belcantiste lui permet de montrer l’évolution du trouble de la magicienne. Pour autant, si jamais ni la technique ni l’intelligence ne lui manquent, l’habit n’est pas tout à fait rempli. Il en va de même pour Adèle Charvet, elle aussi en prise de rôle. Son timbre présente toujours cette séduction immédiate. Technique et variations répondent aux canons haendéliens qu’elle fréquente régulièrement. Pourtant là encore, ce Ruggiero manque d’ampleur dramatique. Passé ce soir de première, la suite des représentations devrait leur permettre d’approfondir leurs interprétations dans une mise en scène qui ne leur donne pas beaucoup de soutien. Les trois autres interprètes féminines de la soirée convainquent davantage : Jasmin White propose un Bradamante combattif qui enchaine les vocalisent à une vitesse confondante ; Lilit Davtyan se cherche quelques minutes avant son premier air puis déroule entre la virtuosité attendue dans ces pages parmi les plus célèbres et l’intériorité de sa dernière supplique. Ahsley Riches, enfin, rend bien plus consistant qu’à l’accoutumé le personnage de Melisso. Côté masculin, Oberto devenu mari de « l’héroïne », trouve, lui aussi, bien plus d’épaisseur notamment grâce à l’interprétation de Camille Chopin. Josh Lovell complète le plateau de son brio vocal et de son aura scénique.
Dans la fosse, le Concert d’Astrée a été remonté comme un coucou par Emmanuelle Haïm. La formation déroule une exécution irréprochable où brille chacun des solistes, caresse ou fouette les arias selon les besoins dramatiques des scènes.

