Un coup d’œil au programme indique assez vite à qui et à quoi l’on a affaire : The Deeps Have Music est une audacieuse plongée, cohérente, suggestive et sincèrement originale, qui fait la part belle aux textes et aux compositions de femmes ainsi qu’à la musique contemporaine sans négliger le grand répertoire.
Beth Taylor, disons-le d’emblée, livre ici une petite merveille, profonde et versatile, féconde en curiosités et en beautés, comme la mer qu’elle a choisie pour élément tutélaire dans ce premier enregistrement. Tantôt poétique et rêveuse, tantôt déchaînée, tantôt statique, la musique y gronde, sourd, coule et se répand, et l’auditeur est tout simplement balayé par tant de talent.
Après des études au conservatoire royal de Glasgow, Beth Taylor se fait remarquer comme finaliste du concours BBC Cardiff Singer et on a pu l’entendre cet été au Festival d’Aix dans la reprise du Requiem de Pichon/Castellucci (ceux qui, comme nous, l’ont entendue chanter « O Gottes Lamm » s’en souviennent encore) et dans un récital de dernière minute, programmé en remplacement d’une autre chanteuse. Si l’on comprend bien ce qui amène l’Écossaise, au regard de l’industrie, à se définir comme mezzo-soprano, elle est surtout une contralto authentique. L’extension dans le grave est prodigieuse de naturel et de couleurs et sert de fondation à une voix ample, qui atteint sans le moindre problème le haut de la tessiture de mezzo (jusqu’au la aigu). Ce qui frappe, encore plus que cet instrument merveilleux, c’est la poésie envoûtante de l’artiste, son art de la narration et des textures, sa façon de descendre dans les graves comme on s’élève aux plus revigorantes hauteurs et de distiller l’intensité de son interprétation jusque dans les moments de reflux, de calme ou de stase.
L’air traditionnel irlandais « My Lagan Love » capte d’emblée l’attention avec ses élans mélismatiques et libres qui exposent pleinement un timbre tendre et un legato impeccable ainsi qu’une maîtrise subtile des jeux de dynamiques et du vibrato. Et puis, immédiatement, ces graves qui semblent s’adresser à la couche la plus profonde de votre être et qui justifient le titre de l’album, tant les profondeurs insondables de la mer et de l’alto semblent s’attirer magnétiquement. Le reste du CD est à l’image de cette ouverture : on y entend une voix extraordinaire qui a le bon goût, en outre, de donner à sentir une personnalité.
La section consacrée à Hedwige Chrétien voit Beth Taylor passer des brumes gaéliques au lyrisme impressionniste typique du début du siècle dernier en France. Ces petits fragments autonomes reliés par l’idée aquatique sont abordés avec un français net et un total engagement : des ondoiements plus ou moins douloureux de « La Barque » ou de « L’Hiver » à la verve joueuse de « La Lune » ou au conte fascinant de « L’Ondine », on admire l’art d’animer la ligne de chant et de la modeler sur les mots et sur leurs revirements.
Trois Lieder se tournent vers un certain Schubert, le Schubert le plus audacieux harmoniquement, formellement et poétiquement. À travers les poèmes de Goethe, de Schiller et de Mayrhofer, Taylor propose trois visions de la mer dans l’œuvre du grand génie romantique. « Meeres Stille » et sa troublante simplicité laissent la ligne de chant à nu, faisant ressortir la façon dont la chanteuse colore la voix en fonction de chaque mot, pour y trouver l’idéale combinaison du son et du sens. Puis la stase radicale laisse la place à une pièce déchaînée, « Gruppe aus dem Tartarus », par moments presque un air de Gluck : la voix se fait terrible, impérieuse, puissamment lyrique. Enfin la prière des marins aux Dioscures : les larges accords de Hamish Brown, ancrés dans le clavier, portent l’ascension de la voix vers la lumière et l’espoir, concluant un très beau triptyque schubertien.
The Breakers est une œuvre écrite spécifiquement pour Beth Taylor par le jeune compositeur gallois Cameron Biles-Liddell. On aime particulièrement la première pièce, « The Storm », qui décrit la tempête s’éveillant et s’étirant comme un dragon : Beth Taylor y sollicite toute l’étendue de sa tessiture, avec ses accents les plus menaçants et les plus torturés. La montée, en parallèle, de la tension dramatique et de la voix est très efficacement réussie et procure à l’auditeur le plaisir d’une narration inquiétante (musicale au moins autant que textuelle).
Avec le « Lobgesang » d’Alma Mahler, on en revient à la menace retorse de la mer calme, qui abrite en son sein les remous les plus fatals, en l’occurrence parce qu’ils sont ceux de l’amour. La ligne sinueuse du chant impressionne par son intensité contenue dans les premières mesures qui parvient à faire entendre, avant que l’écriture ne s’emporte, l’énormité de ce qu’il y a à dire. Avec son lyrisme à fleur de peau, cette mélodie est peut-être pour nous l’une des plus belles réussites de l’enregistrement.
Les compositions d’Ethel Smyth, qui fut aussi militante pour le vote des femmes, explorent trois phases de la mer, répondant au triptyque schubertien. La première pièce, particulièrement marquante, décrit une monotonie terrifiante (« is it life or death, O is it hope or memory… ») que Beth Taylor traduit dans des tenues impeccables, signifiantes, tout en textures indescriptibles, qui rendent justice à la modernité de cette composition.
Puis viennent les Sea Pictures d’Elgar qui, à elles seules, justifieraient qu’on salue en Beth Taylor une artiste de tout premier ordre. Monument incontournable du répertoire d’alto, ce cycle semble avoir été écrit pour Taylor comme il semblait, en son temps, l’avoir été pour Dame Janet Baker (mais on n’oubliera pas que c’est pour la légendaire Clara Butt qu’Elgar écrivit son œuvre). C’est peu de dire que tout y est, du legato enchanteur à la lumière hésitant entre flammes sombres et scintillements divins, de l’intimité confidentielle aux éclats – du très grand art. C’est le moment aussi de louer le jeu de Hamish Brown, qui, notamment dans « In Haven », s’amuse des contre-chants qui lui sont confiés et établit un vrai duo, où il s’avère aussi évocateur et libre que sa partenaire. Les nuances délicates et variées de « Where Corals Lie », notre pièce favorite, entre malice et déréliction, résument sublimement la synergie du duo.
Quelle bonne idée, enfin, de refermer le récital sur une mélodie de Harty, celui-là même à qui on doit l’arrangement de l’air qui ouvre le CD. Sur un poème de Moira O’Neill, jouant sur une paronymie entre le varech (wrack) et le naufrage (wreck), la mélodie s’achève sur un crépuscule terrifiant, la mer ayant englouti l’amant et, avec lui, l’innocence de la narratrice. Suave et mordorée, d’une douloureuse intensité, la voix de Beth Taylor lance ainsi un dernier rayon avant de se taire.
Rien à ajouter : courez l’écouter !
