Harteros, Pape, Kaufmann : difficile de faire mieux

Don Carlo - Munich

Par Christophe Rizoud | dim 15 Janvier 2012 | Imprimer
 
 
Ce ne devait être qu’une affaire de voix : Don Carlo, dans la version dite de Modène – en italien et en 5 actes –, interprété par Jonas Kaufmann, Anja Harteros, Rene Pape, Marius Kwiczien. Ce dernier remplacé à la dernière minute par Boaz Daniel, le carré devenait brelan mais restait d'as. De Jürgen Rose, metteur en scène à Paris d'un Werther qui débitait son hymne à la nature grimpé sur un rocher comme un bouquetin, on attendait peu. A tort. Sans prétendre réinventer le chef d'œuvre français de Verdi, Rose a interrogé le texte et la musique. Et cela se voit. Dans un décor unique, caisson ardoise habité d'un Christ géant et percé de portes qui s'ouvrent et se ferment au gré de l'intrigue, le drame se noue, religieux, politique, amoureux et plus encore humain. Les gestes épousent les mots et les notes avec une précision quasi clinique. Elisabeth enfermée dans son manteau royal au premier acte comme dans une camisole de force laissera plus tard tomber ce même manteau en apprenant d’Eboli l'adultère du roi. Détails ? Non, somme d'intentions et de réflexions qui mises bout à bout dessinent mieux que n'importe quelle réinterprétation ces héros gigantesques. Le choix de tonalités sombres, le gris et le noir qui habillent tous les personnages à l'exception de l'Inquisiteur, est celui même de la partition. La couleur n'a droit de cité que lorsque le mode passe de mineur à majeur : la chanson du voile ou dans un autre style la scène de l'autodafé. Les références picturales se multiplient : l'Inquisiteur, pourpre et monstrueux, emprunté à Bacon lui-même inspiré par Le Greco ; Charles Quint en Saint-Francois de Zurbaran, une tête de mort à la main, qui revient comme un leitmotiv entre chaque changement de décor.
 
Non, rien de révolutionnaire mais du vrai théâtre au service du livret et de la partition. Verdi ne demande pas autre chose, sa musique se charge du reste. Et l’on peut compter sur le Bayerisches Staatsorchester, l'une des meilleures phalanges au Monde, pour la porter au pinacle. La direction d'Asher Fisch a beau vouloir mettre au pas un récit dont certains contours lui échappent, les sons qui s'envolent de la fosse rehaussent encore l'œuvre.
 
Les chanteurs dans ces conditions peuvent donner le meilleur d’eux-mêmes. D’autant que, d’expérience, ceux réunis ce soir ne sont pas simples machines à (bien) pousser la note mais interprètes à part entière. C'est vrai pour Jonas Kaufmann dont on connait depuis ses Werther parisiens (pas ceux de Rose mais ceux de Jacquot en 2010) les talents d’acteur. Don Carlos convient à la fois à son tempérament et à sa vocalité : d'un romantisme ombrageux et pas tout à fait latin même si le héros de Verdi s’exprime dans cette version en italien. Du pain bénit pour ce chant puissant mais en mal de soleil. Les sonorités, que l’on a pu trouver ailleurs gutturales et couvertes, tombent ici à propos.
 
C'est vrai aussi pour le Philippe II immense de René Pape. Enfin une vraie basse chantante en roi d'Espagne, qui ne recule ni devant l'aigu ni devant le grave et qui ne se repose pas sur la seule splendeur de la voix mais ose le murmure autant que le cri, mord les consonnes, frappe les voyelles pour dessiner un monarque terrible et pitoyable.
C'est vrai ô combien pour Anja Harteros, la plus belle Elisabeth qu'il nous ait été donné d'entendre, royale de ligne comme de silhouette, d’une pureté de ligne et d'émission à couper le souffle, capable d'alléger et de filer longuement les notes mais aussi de les projeter avec une violence qui laisse pantois.
C'est vrai, dans une moindre mesure, pour l'Eboli d'Anna Smirnova. A côté de ces monstres vocaux, la belle au bois borgnant (que l’on a privé de son bandeau sur l’œil) tient dignement sa partie, feule, gronde, crache, gifle sur toute la tessiture sans que le chant n’en pâtisse trop.
C'est vrai enfin pour l'inquisiteur terrifiant et bien connu d’Eric Halfvarson dont le vibrato désormais un peu large n'entache pas la noirceur de la voix et la profondeur du grave.
Dommage évidemment que Boaz Daniel, appelé à la rescousse quarante-huit heures avant la représentation, ne joue pas dans la même cour d'Espagne. Plus éternel étudiant qu'icône gay, son Posa a au moins le mérite de ne pas déséquilibrer les ensembles dans lesquels il intervient.
Et comme à chaque fois, à l’opéra, que scène, orchestre et voix se conjoignent, la salle devient inflammable. La tension accumulée se libère à partir de l’air de Philippe II qui voit René Pape applaudi comme un ténor. « Chi rende a me quest’uom » réinséré à la fin de 4e acte alors qu’il ne figure dans aucune des versions homologuées de l’œuvre, prouve une nouvelle fois son efficacité dramatique : Pape et Kaufmann, engagés dans un combat titanesque autour du cadavre de Posa, soufflent sur les braises. L’incendie se propage avec un « Tu che la vanita » brandi par Harteros telle une oriflamme avec toutes les nuances requises, coruscante ou vacillante suivant l’évolution psychologique de la reine face à son destin. Une longue ovation salue un air qui d’habitude ne fait pas autant recette. A l’issue du spectacle, le public debout rappelle les artistes pendant près de vingt minutes. Quatre autres représentations sont prévues d’ici la fin du mois de janvier. Tout est complet mais tout n’est pas perdu. On pourra encore suivre en ligne et en direct ce Don Carlo de géants le dimanche 22 janvier (plus d’informations).
 

 

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