Heureux qui comme Leonardo

Ulisse all'isola di Circé - Liège

Par Bernard Schreuders | dim 26 Février 2012 | Imprimer
 
C’était le 29 avril 2006, le Printemps Baroque du Sablon organisait dans les anciens studios de la RTBF à Flagey (Bruxelles) un événement aussi improbable que risqué : un jeune chef argentin, inconnu au bataillon (Leonardo Garcia-Alarcón),ressuscitait le premier opéra de style italien joué dans les Pays-Bas du Sud, un drame obscur dû à la plume non moins obscure du Romain Gioseffo Zamponi. Malgré l’enthousiasme de la critique et des artistes, au premier rang desquels Stéphanie De Failly, violoniste et fondatrice de l’ensemble Clématis à qui nous devions sa redécouverte, Ulisse all’Isola di Circé est vite retombé dans l’oubli. Le 26 février dernier, au terme d’une semaine de prises pour les micros du label Ricercar qui explique sans doute l’effervescence régnant sur le plateau, la Salle Philharmonique de Liège accueillait une autre version de concert. En six ans, Leonardo Garcia-Alarcón s’est forgé un nom et a su imposer sa Cappella Mediterranea dans le microcosme surpeuplé de la musique ancienne. Explorateurs des temps modernes, ils ont investi le patrimoine européen, exhumé Matheo Romero ou Giovanni Giorgi puis conquis le monde en assurant la recréation d’un chef-d’œuvre inconnu, Il Diluvio Universale, oratorio épique du Sicilien Falvetti (voir recension). Alarcón a décidément du flair car cet Ulisse all’Isola di Circé soutient la comparaison avec les meilleurs opéras de Cesti et de Cavalli.
Pour célébrer les noces de sa nièce, Maria-Anna d’Autriche, avec le roi d’Espagne Philippe IV, le gouverneur des Pays-Bas se tourne naturellement vers le danseur à la mode qui vient de rejoindre sa cour : Giovan-Antonio Balbi, lequel chorégraphiait un an plus tôt l’Orfeo de Rossi monté à Paris (1647). Notre baladin recrute à son tour le scénographe Angelini puis le librettiste Ascanio Amalteo et compose, probablement sur une musique de Bernardino Grassi, Le Ballet du Monde, qui fournira les intermèdes dansés du drame mythologique de Zamponi. Ce grand opéra à machines, avec ses neuf changements de décor et moult prodiges (chars de Neptune et de Vénus, nuées de Mercure, vaisseau d’Ulysse, aigle de Zeus, etc.), bénéficie en outre des effectifs instrumentaux de la cour de Bruxelles, bien plus riches que ceux des théâtres publics de Venise. Le spectacle est créé le 24 février 1650 et rejoué deux jours plus tard, « personne ne pouvant se lasser ni assez voir une si rare merveille » (lit-on dans les Relations véritables) dont la réputation excitera la curiosité d’un hôte de marque : Christine de Suède. La reine, passionnée de musique et qui était allée jusqu’à conclure, en pleine guerre, une trêve avec le roi de Pologne pour qu’il laissât le sopraniste Baldassare Ferri se produire à sa cour, se convertit au catholicisme à Bruxelles, en 1652. A sa demande, Ulisse all’Isola di Circé est remonté en 1655, elle en raffole et le fait rejouer deux jours plus tard, l’Histoire produisant un de ces bégaiements qui ne doivent rien au hasard.
De Gioseffo Zamponi, nous ne savons rien ou presque. Né à Rome entre 1600 et 1610, il gagne Bruxelles en 1648 pour entrer au service de l’archiduc Léopold-Guillaume. En 1661, il aurait été nommé maître de musique de l’Electeur de Cologne avant de s’éteindre l’année suivante. Il a composé des divertissements, de la musique de chambre ainsi que de la musique sacrée. A un recitar cantando d’une étonnante plasticité Zamponi mêle de nombreux ariosi à la manière de Rossi, il insère des chœurs puissamment expressifs, un duo poignant mais aussi des joutes animées (Vénus et Mercure) dont l’éclat rappelle Monteverdi et alterne en virtuose le pathétique et le burlesque, opérant une « habile synthèse des genres romain et vénitien » (Alarcón). L’écriture se révèle constamment inventive, sensuelle, l’action joliment troussée et ses protagonistes plus vrais que nature. Le héros de l’Odyssée, noble et sensible, affronte une triade presque aussi redoutable que les Parques : Vénus, divinité impérieuse et colère, Circé, la duplicité incarnée, et Argesta, sa truculente mais impitoyable servante.
Pour l’enregistrement en première mondiale et la création liégeoise d’Ulisse all’Isola di Circé, Alarcón renoue avec les fastes qui accompagnaient sa naissance : un opulent continuo (luths, guitare, gambes, harpe, orgue et clavecin), pas moins de treize cordes, une section de vents d’une exubérance inédite dans ce répertoire (flûtes, cornets à bouquin et cornet muet, bassons ténor et basse, trombones alto, ténor et basse, piffaro) et des percussions variées, une abondance de biens dont Leonardo Garcia-Alarcón s’enivre et tire des tableaux de toute beauté. Il y a du Titien, mais aussi du Vlaminck et du Soutine chez ce coloriste visionnaire qui dessine dans la matière, d’un trait vigoureux ou délicat, selon l’atmosphère recherchée, mais d’une égale dextérité. Il peut compter sur un atelier de haut vol où le mélomane reconnaît d’ailleurs, ici et là, des visages familiers – Thomas Dunford au luth, Jérémie Papasergio au basson. Quelques approximations et de menus décalages, sans doute à mettre sur le compte de la fatigue et de l’excitation, n’entament guère notre plaisir. En amont de cette performance jubilatoire, le chef a réalisé un travail admirable. En effet, l’unique manuscrit d’Ulisse all’Isola di Circé, conservé à la Bibliothèque Nationale de Vienne, est incomplet et il a fallu reconstituer l’accompagnement de plusieurs airs, tâche délicate qui n’est pas, loin s’en faut, à la portée du premier venu.
 
La mise en espace, énergique, drôle voire potache (les Satires, corniauds affublés de ballons colorés, semblent échappés d’un asile), égaie et trouble parfois aussi un concert que les solistes abordent avec des bonheurs divers. L’Ulysse statique de Furio Zanasi, musicien raffiné mais les yeux rivés sur la partition dès qu’il déclame, offre un contraste singulier avec le Mercure ailé et bondissant de Zachary Wilder, ténor aigu au groove inattendu autant qu’irrésistible. Mariana Flores a la fraîcheur d’un matin encore emperlé de rosée et paraît d’abord si juvénile, d’allure comme de ramage, que nous croyons entendre Amour et non Vénus. La soprano argentine réussit pourtant à nous convaincre et campe avec un aplomb surprenant la déesse outragée. Circé est un rôle en or et réclame une étoffe, une plénitude, mais aussi une italianité dont Céline Scheen la prive trop souvent. Si ses charmes n’agissent pas, en revanche, nous sommes touchés par le désarroi de l’amante confrontée à son impuissance et à sa propre vulnérabilité. Dominique Visse (Argesta) nous régale, une fois encore, en vieille harpie, avec la complicité de membres de l’ensemble Clématis qui, le temps d’une œillade musicale, répondent à ses facéties. Enfin, parmi les nombreuses figures qui peuplent l’île de la magicienne, Euryloque, le compagnon d’Ulysse, retient d’autant plus l’attention que Fernando Guimaraes lui prête ses accents pénétrants. Originaire de Porto, ce fringant ténor qui incarnait déjà Noé dans Il Diluvio Universale, est un fidèle d’Alarcón mais se produit également avec l’Arpeggiata ou avec les Arts Florissants (Orphée dans La Descente d’Orphée aux Enfers de Charpentier en janvier à la Cité de la Musique et à l’Opéra de Versailles).
 
 

 

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