Dans l’invitation au voyage, c’est d’abord de désir qu’il est question : désir d’ailleurs qui est nécessairement désir d’absolu ; désir d’abandon, de mort peut-être ; désir d’amour, évidemment. Par le prisme, certes attendu, du poème de Baudelaire, c’est d’abord un voyage dans quelques-unes des plus belles pages de la mélodie française qu’ont proposé Véronique Gens et James Baillieu à la Monnaie, le 24 novembre dernier. Et si l’on ne se lasse pas de réentendre certains tubes de Fauré, Hahn, Debussy, Duparc et Saint-Saëns, quelques airs plus confidentiels équilibrent le propos. Ainsi, le Lamento de Théophile Gauthier – certainement plus connu pour la version qu’en a donné Berlioz dans « Les Nuits d’été » – tel que l’a mis en musique Polignac exprime une inquiétude intérieure mais musicalement et vocalement exigeante : Gens y déploie son timbre chatoyant, servi par une technique parfaite. Les attaques sont irréprochables et les débuts de phrases jaillissent comme du néant – comme si le son était déjà là, d’emblée parfaitement placé –, alors que certaines fins meurent en un diminuendo d’une délicatesse extrême – comme si certains mots ne pouvaient aboutir qu’un peu ailleurs (« l’ange amoureux »). Dans la « Nuit d’étoile » de Debussy, la palette textile de la voix se précise : de la soie l’on passe au velours, c’est-à-dire à une texture moins lisse, un peu plus lourde, peut-être pas vraiment plus chaude mais plus présente et toujours élégante. Et si « Aimons-nous » (de Hahn encore) est l’occasion de relever peut-être la seule goutte de kitsch du récital (un glissando un peu prononcé à l’amorce du vers : « Ta tête entre mes bras »), on se perd dans l’ambiance diaphane mais pleine de présence qu’offre la chanteuse dans « La lune blanche », sur le texte de Verlaine.
Au piano, James Baillieu est un accompagnateur que l’on pourrait croire discret mais qui, en réalité, dose parfaitement son jeu. A aucun moment il ne prend le pas sur la chanteuse, ce qui ne l’empêche pas de souligner l’un ou l’autre trait où le piano participe directement au propos poétique (dans « Paysage » de Hahn, par exemple). L’articulation est parfaite et le jeu velouté, le son chaleureux voire intime.
Crédit photo : Jean-Baptiste Millot


