L’opéra de Rennes, dans le cadre foisonnant du festival Mythos, accompagne en ce début de printemps, le projet tout à fait original autour du métier d’artiste lyrique de la compagnie l’unijambiste : Soprane.
David Gauchard, son directeur artistique, connaît bien le monde de l’opéra qu’il a mis en scène à plusieurs reprises. Il s’oriente depuis quelques années vers un théâtre documentaire qui fonctionne par collectage. L’univers des modèles vivants avec Nu, le parcours d’artiste et de malade du jongleur Martin Palisse atteint de mucoviscidose avec Time to tell. Ce nouvel opus s’inscrit dans le même cheminement.

Sur un plateau dépouillé se détache un tapis rond aux efflorescences abstraites à la Sonia Delaunay crée par Eva Taulois, écho flou et inversé du plafond peint de l’opéra. Un cube miroir accentue ce jeu de reflet. Dans cette sobre scénographie se dit déjà l’essence du spectacle : passer à travers le miroir, derrière les ors et le décorum pour donner à entendre la parole de ces divas qui sont femmes, artistes pétries de doute, au parcours parfois chaotique et souvent courageux.
Seule en scène, un casque sur les oreilles pour écouter avant de restituer en direct les témoignages qu’Emmanuelle Hiron a recueilli depuis deux ans, Jeanne Crousaud prête sa belle présence à toutes ces chanteuses choristes ou solistes, célèbres ou non, en début ou en fin de carrière. Elle donne à entendre codes, clichés, ivresses comme difficultés de cet emploi exigeant. Elle ne cherche pas à singer une personnalité ou une autre, mais avec beaucoup de naturel et de sobriété, souligne plutôt combien, dans ce kaléidoscope de parcours et de sensibilités, s’impose une humanité commune, forte et blessée.

C’est dans ce même esprit que la chanteuse interprète à cappella des extraits musicaux traversant quatre siècles du répertoire de Claudio Monteverdi à Isabelle Aboulker. Délicatesse des nuances, du flamboyant jusqu’au murmure, l’auditeur voudrait écouter plus longuement le timbre « nacré » de l’interprète qui s’offre même le plaisir de lancer quelques mesures d’un rôle dont elle rêve mais qui n’est pas tout à fait dans sa tessiture, laissant le public octavier à sa place les contre-fa de la Reine de la Nuit.
Car tout n’est pas sombre dans Soprane et l’ironie affleure souvent comme lorsque le « je t’aime » d’Isabelle Aboulker illustre la cruelle hypocrisie du milieu.
L’essentiel des contrepoints musicaux, dépouillés dans leur exposition sans accompagnement, disent surtout combien tout est fragile, intime dans la technique lyrique ; souffle, justesse dans leurs limites deviennent outils pour évoquer cet art de funambule qu’est le chant. « Glitter and be gay », « Lascia ch’io pianga » ne semblent plus porter les émotions d’un personnage mais exprimer les affects de l’artiste elle-même.
Jeanne Crousaud sert merveilleusement un propos intelligent et nuancé, qui dépeint, sans démonstration outrancière, l’envers du décor de ce métier « collectif et solitaire, grisant et éreintant, glorieux et précaire, magnifique et dérisoire » évoqué par Matthieu Rietzler dans le programme de salle.
Après sa création l’opéra de Rennes, Soprane est à découvrir au théâtre du train bleu tout au long du festival Avignon off 2026 avant de multiples reprises déjà programmées dans le réseau des Scènes nationales. l’Estive, Scène nationale de Foix et de l’Ariège ouvrira le bal les 5 et 6 novembre, avant l’Archipel, Scène nationale de Perpignan le 8, le Cratère, Scène nationale d’Alès les 17 et 18 novembre, le MA, Scène nationale de Montbéliard les 2, 3 et 4 décembre, le théâtre Molière, Scène nationale Archipel de Tau le 6. En 2027 prendront leur tour, le théâtre de Saint Quentin en Yvelines les 5, 6 et 7 janvier, le théâtre de Saint Lô le 9 et enfin le Parvis, Scène nationale de Tarbes-Pyrénées le 20 avril 2027.


