Juan Diego déçoit

Rigoletto - Dresde

Par Placido Carrerotti | lun 30 Juin 2008 | Imprimer
Depuis plus de 10 ans, Juan Diego Florez défend avec succès le répertoire rossinien le plus exigeant. S’il ne bénéficie pas des moyens ou de la technique de certains de ces illustres prédécesseurs, son charisme et son charme lui permettent d’assurer une large audience à ce répertoire, comme aucun autre ténor n’avait pu le faire jusqu’à présent : avant lui, le grand public se serait peut-être déplacé pour entendre une Rosine du Barbier de Séville, mais certainement pas pour Almaviva ; encore moins pour une Mathilde di Shabran.
Les années passant, Florez tente, avec prudence, d’élargir son répertoire. Après une série d’Arturo des Puritains peu concluante, le ténor péruvien a davantage convaincu dans Donizetti avec un superbe Ernesto de Don Pasquale et surtout le Tonio de La Fille du Régiment qu’il défend triomphalement sur les plus grandes scènes du monde.
Florez pouvait difficilement résister à l’attrait du Duc de Mantoue dont il a la jeunesse et le physique. Après un premier essai à Lima, le chanteur propose à Dresde son premier Rigoletto européen, événement qui lui vaudra un « semi direct » sur Arte. Sans grande surprise, l’artiste n’est pas vraiment à la hauteur d’un tel honneur.
Scéniquement, le ténor est un peu moins raide que d’habitude mais son Duc, plutôt « chien fou », manque de maintien aristocratique (admettons que la mise en scène l’y pousse). Vocalement surtout, on est loin du compte en termes de variété de couleur et de nuances. Le chant est le plus souvent forte pour compenser le défaut de largeur.
Comme dans Les Puritains (http://www.forumopera.com/concerts/puritani_vienne.htm), Florez montre ses limites dans le suraigu extrême, et sans doute pour les mêmes raisons (1). Certes, cette interprétation n’est pas indigne et Florez est sans doute un bon Duc comparé à maints titulaires actuels, mais sa réputation n’y gagne rien : quand on est le meilleur Almaviva ou le meilleur Tonio du circuit, pourquoi être un Duc « passe-partout » ?
On pourra faire la fine bouche devant le manque d’italianité de la Gilda de Diana Damrau. Mais quelle leçon de chant ! Colorations, maîtrise du souffle (du pianissimo extatique au contre-mi bémol décoiffant, en passant par des trilles magnifiques), art de la demi-teinte, tout cela au service d’un personnage dont elle sait traduire à merveille les multiples facettes, c’est tout simplement remarquable. Scéniquement en revanche, l’artiste est un peu gauche, minaudant ou prenant des poses effrayées comme une mauvaise star du cinéma muet. Dommage.
Dans le rôle titre, Željko Lučić campe un bouffon sonore et bien chantant, à l’aise sur toute la tessiture (y compris le la bémol facultatif du duo de la vengeance), mais à l’émission un peu monotone à la longue. Un vrai baryton Verdi, mais sans ce petit quelque chose qui fait les grands.
Georg Zeppenfeld est un Sparafucile absolument remarquable et, dans l’absolu, une des meilleures jeunes basses entendues ces dernières années : une carrière à suivre.
Sofi Lorentzen est un plus en retrait, mais voilà un authentique contralto, à la voix chaude et ample à défaut de sonore.
Globalement tous les seconds rôles sont superbement tenus : mention particulière à l’excellent Monterone de Matthias Henneberg. A noter que ces artistes de la troupe locale alternent au sein de la distribution.
Fabio Luisi démontre qu’un bon chef n’est pas du luxe pour cet ouvrage. Jouant à fond sur les dynamiques, il transforme l’orchestre en un authentique acteur du drame. La célèbre formation quant à elle déploie des sonorités remarquables. Il faut néanmoins souligner des décalages fréquents avec le plateau (et même des départs ratés) : étonnant dans ce contexte.
Sans être toujours du meilleur goût (la robe tachée de sang de Gilda après sa séduction par le Duc…), la mise en scène de Nikolaus Lehnhoff, quoique moderne, est plutôt respectueuse du livret, suivant bien les didascalies de celui-ci. La direction d’acteur est précise et tient bien la route (à la réserve déjà mentionnée d’un Duc un peu trop plébéien). Une autre réserve encore sur le quatuor du dernier acte qui, dans l’imagination de Gilda se transforme en duo avec le Duc, les deux autres protagonistes s’effaçant. L’idée n’est pas inintéressante, mais son exécution musicale se traduit musicalement par un duo, Rigoletto et Maddalena disparaissant derrière le décor et devenant quasiment inaudibles.
Le décor, stylisé est efficace. La chambre de Gilda, perdue dans les étoiles est une belle idée poétique.
Les costumes sont en revanche désastreux. Passe encore pour le Rigoletto en grenouille, mais pourquoi transformer Florez en Travolta de La Fièvre du Samedi soir ? Pourquoi des danseurs en chauffeurs des années 30 (avec lunettes noires et casque en cuir) pour l’enlèvement de Gilda et qui se transforment en mouches dès l’acte suivant pour en annoncer la nouvelle au Duc ? Un grand n’importe quoi qui enlève de la lisibilité à cette production.
Grand succès au rideau final : mais, à l’applaudimètre, ce sont Damrau et Luisi qui ramassent la mise.
Placido Carrerotti
1. Certains spectateurs d’Arte se sont plaints d’un « contre ré » peu tenu. Heureux mortels pourtant : les caméras disparus, le suraigu s’est envolé avec et Florez ne le tente même pas ce soir. Bien sûr, une « contre note » ne fait pas un rôle … quand on s’appelle Carlo Bergonzi ou Luciano Pavarotti. Mais lorsqu’on s’appelle Florez, qu’on ne dispose ni du legato, ni du timbre, ni de la coloration de ces grands aînés, sans parler du volume, mais qu’on bénéficie d’un beau registre aigu, et d’un joli minois, l’absence dudit suraigu pose problème. Imagine-t-on la carrière de Lily Pons ou de Mado Robin sans ces fameuses « contre notes » ? Rappelons enfin qu’à la soixantaine passée, l’un des meilleurs Duc du XXe siècle, par son style et son legato, offrait également plusieurs ré bémol tous les soirs : il s’appelait Alfred Kraus.

 

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