K.O. debout

Wozzeck - Paris (TCE)

Par Clément Taillia | lun 12 Octobre 2009 | Imprimer
Au gré des programmations on croise parfois de curieuses coïncidences. Au cours du dernier trimestre 2009, le Théâtre des Champs-Elysées semble par exemple voué à jouer en version de concert une œuvre présentée quelques semaines plus tôt par l’Opéra Bastille : ainsi Wozzeck et La Bohème. Ce n’est peut-être pas très bon pour le taux de remplissage (Wozzeck, de toute façon, n’attire guère le public parisien, quelle que soit la salle), mais artistiquement cela génère des comparaisons fascinantes, … et parfois surprenantes : ce soir-là, en longeant l’avenue Montaigne, nous nous attendions à tout sauf à admirer une direction d’acteur si fouillée ! Voir Wozzeck déchiffrer laborieusement sa partition en assassinant une Marie docilement assise à côté de lui n’est pas a priori une perspective bien engageante, mais loin de « tuer » la pièce, le semi-standing joué par toute l’équipe nous a réellement convaincu – peut-être même davantage que le spectacle de Christoph Marthaler, dont l’univers grisâtre peinait parfois à faire saillir tous les ressorts du drame. C’est ainsi : Wozzeck de Berg, opéra « d’action » s’il en est, inspiré d’une pièce de théâtre, a ce soir conquis le public du Théâtre des Champs-Elysées, en version de concert !
Il faut dire que les chanteurs étaient de ceux qui peuvent crânement affronter l’absence de mise en scène. Tous font preuve d’un brio remarquable dans leurs rôles respectifs. Des deux compagnons éméchés (David Soar et Leigh Melrose) au couple sadique formé par le Capitaine de Peter Hoare et le docteur de Hans-Peter Scheidegger, en passant par l’excellent Andres de Robert Murray, chacun apporte vaillamment sa pierre à l’édifice, et contribue à former une galerie de portraits grimaçants d’un réalisme terrifiant. Parfois en difficulté dans les aigus, Katarina Dalayman propose une Marie peut-être un tantinet « grande dame », mais comment bouder son plaisir devant cette projection et ce timbre, qui affrontent sans faiblir toutes les embûches posées par le rôle ? Certes, on aura vu des incarnations plus idiomatiques, mais comment lui en tenir rigueur, elle qui fait face à un Wozzeck pour qui le mot « charisme » semble avoir été inventé ? Simon Keenlyside, pourtant, pouvait presque paraître « trop beau » pour le rôle. Plus près du Grand d’Espagne que du soldat torturé. Mais l’aisance avec laquelle il se glisse dans la peau de son personnage ne laisse pas de place au doute : tout est compris, assimilé et retranscrit avec un naturel désarmant… et sans jamais sacrifier la voix, dont l’impact sur l’auditoire est de l’ordre du magnétique. Une double-leçon, de théâtre et de chant, bien loin de ce que proposait récemment Vincent Le Téxier à l’Opéra Bastille.
Avec la même facilité que Keenlyside quand il devient Wozzeck, Esa-Pekka Salonen se fond dans l’orchestre d’Alban Berg. Parmi les grands chefs de sa génération, il est sans doute le seul à diriger cette oeuvre comme Karl Böhm ou Josef Krips dirigeaient Mozart. Clair et sans esbroufe, le geste va à l’essentiel, trouvant d’emblée la juste nuance, le bon accent, la sonorité idéale. Une performance fascinante, à rapprocher de celles offertes jadis par Pierre Boulez ; faudrait-il être compositeur soit même pour comprendre au mieux cette partition ? Toujours est-il que le message passe : le Philharmonia Orchestra, galvanisé par un tel guide, réalise un sans-faute ! Des tutti assourdissants succèdent à de purs moments de musique de chambre, où il nous semble que le moindre musicien de rang a été recruté parmi les meilleurs solistes internationaux. Au final, jamais la légendaire formation n’est prise à défaut, qui s’adapte remarquablement aux multiples métamorphoses sonores que lui impose la partition. Les chœurs ne sont pas en reste (y compris dans la chanson à boire a capella), au point que l’on regrette qu’ils ne soient pas sollicités davantage.
De ce concert fulgurant l’on sort un peu K.O-debout, encore époustouflé de ce que l’on vient d’entendre : des interprètes et un chef qui nous ont rappelé à chaque mesure qu’une leçon de théâtre, c’est avant tout une leçon de chant, et une leçon d’orchestre ! 
 

 

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