La carpe et le lapin

Carmen - Londres (ROH)

Par Placido Carrerotti | sam 24 Octobre 2009 | Imprimer
Georges Bizet (1838-1875)
CARMEN
Opéra-comique en quatre actes
Livret de Henri Meilhac et Ludovic Halévy
D'après la nouvelle de Prosper Mérimée
Créé le 3 mars 1875 à l'Opéra-Comique
Version d’après Fritz Oeser 
 
 
Mise en scène, Francesca Zambello
Décors, Tanya McCallin
Lumières, Paule Constable
Chorégraphie, Arthur Pita
Carmen, Elina Garanca
Don José, Roberto Alagna
Micaëla, Liping Zhang
Escamillo, Ildebrando d’Arcangelo
Frasquita, Eri Nakamura
Mercédès, Louise Innes
Le Dancaïre, Adrian Clarke
Le Remendado, Vincent Ordonneau
Moralès, Changhan Lim
Zuniga, Henry Waddington
Lillas Pastia, Caroline Lena Olsson
Un guide : Anthony de Baeck
Chœurs et orchestre du Royal Opera
Royal Opera, Covent Garden
Direction musicale, Bertrand de Billy
  
Londres, Covent Garden, samedi 24 octobre 2009

Immortalisée par un récent DVD, la production londonienne de 2006 de Carmen est reprise cette saison avec un autre couple « vedette » composé cette fois d’Elina Garanca et de Roberto Alagna.
Succédant à l’électrisante Anna Caterina Antonacci, Elina Garanca avait presque tout pour être la Carmen idéale de ce nouveau siècle. Un timbre riche et chaud, une diction remarquable, un beau phrasé, des aigus de soprano et des graves bien profonds, une voix puissante … sur le plan musical, tout y est. Ajoutons, ce qui ne gâte rien, un physique avantageux. D’où vient néanmoins une relative déception à l’issue de ce spectacle ? D’une certaine froideur, d’une distance excessive, d’un manque de caractérisation, qui font qu’on ne croit pas un instant à ce personnage : Garanca mime les gestes et les attitudes d’Antonacci, mais elle ne les incarne pas. Et il ne suffit pas d’écarter les consciencieusement les cuisses pour être sexy. Le public mettra d’ailleurs du temps à être lui-même réchauffé, réservant un accueil glacial à la « Séguedille » et à la « Habanera », mais finalement enthousiaste à l’issue de la scène finale. A ses côtés, Roberto Alagna est à l’inverse un Don José particulièrement crédible et d’une rare violence. Certes cette incarnation ne se fait pas sans dommages : les demi teintes sont plus rares (on attendrait une conclusion de « La fleur » piano), certaines phrases sont un peu hautes tant le ténor met d’engagement dans son désespoir. Il ya longtemps qu’on n’avait pas vu Roberto aussi bon acteur visiblement galvanisé par son personnage d’homme perdu, mais aussi capable de faire entendre un sourire dans son duo avec Micaela. Le timbre a également retrouvé son brillant, la projection est mordante et le volume vocal impressionnant par rapport à ce qu’on a pu entendre de ce chanteur à ses débuts. Enfin, c’est toujours un vrai bonheur d’entendre chanter en français avec une telle perfection. Bref, un Roberto en grande forme. A tel point qu’il réussirait presque à faire sortir la placide Elina de sa réserve. Il faut dire que la violence de la scène finale y est pour beaucoup, la pauvre Carmen étant jetée plusieurs fois au sol sans ménagement. En Micaela, Liping Zhang rivalise dans la placidité avec sa consœur et gagne d’ailleurs haut la main. Certes, le personnage n’est pas facile, mais de là à en faire une potiche qui chante, il y avait de la marge. Aucune présence scénique, un filet de voix sans charme, des problèmes de rythme, et si la jeune soprano comprend un mot de ce qu’elle chante, elle le cache bien. Nous avons trop apprécié Ildebrando d’Arcangelo dans d’autres répertoires pour ne pas être franchement peiné de son triste Escamillo. Voix peu projetée, prononciation brouillonne, tessiture inadaptée … Son seul exploit aura été de réussir à ne pas se faire applaudir à la fin de son air, tout en tenant la note jusqu’à la conclusion d’orchestre ! Le public du Royal Opera est habituellement plus complaisant. Soulignons quelques très bons seconds rôles : l’épatant Remendado de Vincent Ordonneau et la Mercédès de Louise Innes qu’on peut imaginer promise à une belle carrière. En Moralès, Changhan Lim déploie un beau timbre et une voix bien projetée, mais de tels problèmes de rythme sont difficilement compréhensibles alors qu’il s’agit tout de de la dernière représentation de la série. Si la Frasquita d’Eri Nakamura n’appelle pas de réserves, le Dancaïre d’Adrian Clarke a tendance à aboyer un peu, mais moins que le Zuniga de Henry Waddington. A noter que Lillas Pastia est ici incarné par une femme, Caroline Lena Olsson, véritable réincarnation de Jackie Sardou, dont les duos parlés avec Harry Waddington ont la saveur des Laurel & Hardy doublés en français.
A la tête de l’orchestre du Royal Opera, Bertrand de Billy impose une lecture vive et sans temps mort, mais avec ce qu’il faut de moments élégiaques. Il est difficile d’étonner dans Carmen, mais le chef français y parvient à de nombreux moments, sachant tirer de sa phalange des couleurs originales. L’accompagnement de « Parle-moi de ma mère » est tout simplement une merveille, mettant en évidence des richesses insoupçonnées dans l’orchestration de Bizet. Le chef ne dispose malheureusement pas d’un orchestre exceptionnel et on retrouvera comme de vieux amis les couacs habituels des instruments à vent, sur lesquels le trader londonien peut miser sans risque : c’est une valeur sure. Les chœurs sont en revanche en très grande forme : engagé, précis, sonores. Seul bémol, le cœur des enfants qui s’obstine à alterner le chant forte de poitrine («Marchant sans faire de faute ») et la voix de tête piano (« Les épaules en arrière ») au lieu de rechercher un mixage homogène plus musical.
Francesca Zambello nous avait habitués à des productions modernes et spectaculaires, et une bonne gestion des masses. Il faut croire que le chef d’œuvre de Bizet ne l’aura guère inspiré. Un décor unique modulaire de pans de murs ocre symbolise avec beaucoup d’imagination des lieux aussi divers qu’une arène ou un campement en montagne. Les figurants arpentent la scène sans but. Au premier acte, nous n’évitons pas le défilé animalier : un âne, un cheval et une poule. C’est peu comparé à Vérone et déjà bien trop pour une scène modérément moderniste. Heureusement, la scène finale vient nous rappeler que cette artiste peut aussi être une vraie directrice d’acteurs. Par charité, nous glisserons sur la chorégraphie d’Arthur Pita, plutôt hors de propos, et médiocrement, quoique bruyamment, interprétée.
Un mot sur l’édition choisie. Car on est quand même très étonné qu’une scène de la réputation du Covent Garden ait pu se livrer à un tel charcutage : coupures (« Sans faire les cruelles, écoutez-nous les belles », seconde partie de « Mettez-vous en garde et veillez sur vous ! »), inversion (« Vivat ! vivat le torero ! », chanté alternativement par un choriste et le reste du chœur et repositionné après l’air d’Escamillo). Sans compter des textes parlés adaptés et excessivement raccourcis, retirant ainsi du liant à l’ouvrage en le transformant en une improbable Sélection de Reader’s Digest. Certes, les dialogues posent de multiples problèmes, surtout pour un public non francophone, mais il existe une version avec récitatif pour cela même.
Au global, une représentation contrastée qui alterne de beaux moments, en particulier la scène finale, et de longs passages à vide.
Placido Carrerotti 

 

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