La Juive retrouvée

La Juive - Stuttgart

Par Cyprien d’Aubricourt | lun 07 Juillet 2008 | Imprimer
C’est très certainement la première reprise moderne intégrale de La Juive que nous offre l’Opéra de Stuttgart depuis le 16 mars. La moitié du ballet et quelques mesures ont été coupées. Cette très heureuse initiative permet de se rendre enfin compte des raisons du succès rencontré par cette œuvre au XIXe siècle. Ainsi la construction musicale de Halévy éclate au grand jour et les personnages existent, leur caractérisation est rendue possible, les rapports entre eux deviennent clairs notamment en ce qui concerne Rachel avec Léopold et Eudoxie.
Jossi Wieler et Sergio Morabito ont effectué un travail devenu rare sur une scène d’opéra. S’appuyant sur le texte, les situations et la musique, ils ont ciselé une direction d’acteurs d’une telle richesse que l’on croit d’un bout à l’autre à l’histoire qui nous est contée. Chaque chanteur n’hésite pas à s’investir au maximum, de même pour les chœurs qui constituent la colonne vertébrale de la soirée dans cette intrigue d’une rare violence. La foule est dépeinte comme le summum de la cruauté : chrétiens se raillant des juifs, avides de sang, manifestant leur impatience pour l’exécution finale glaçant le public petit à petit. L’image extrêmement forte conclusive montre Eléazar fou de désespoir saisissant l’arme à feu de Brogni pour abattre Rachel avant de se suicider sous les rires, retardant ainsi les applaudissements d’un public pétrifié.
Le parti pris d’actualisation fonctionne parfaitement. La première scène s’ouvre sur une place de village que nous retrouverons au dernier acte : la façade d’une église à gauche, la maison d’Eléazar à droite. Le plateau tourne ensuite pour dévoiler les intérieurs d’Eléazar, d’Eudoxie jusqu’à la prison avant de revenir à la place de village pour la dernière scène.
La structure métallique se révèle un moyen judicieux pour caractériser les différents lieux à l’aide de quelques accessoires et permettre aux chanteurs et au chœur d’évoluer facilement. Mention spéciale pour l’amusante chorégraphie du 3è acte confiée à des enfants.
Tatiana Pechnikova est une révélation en Rachel. L’engagement de cette artiste est stupéfiant, faisant évoluer son rôle avec intelligence et passion sans la moindre réserve tout en se jouant des difficultés de cette tessiture hybride notamment dans le grave souvent sollicité et faisant preuve d’une aisance totale dans l’aigu jusqu’au contre mi qu’elle rajoute à la fin du second acte. Un tel tempérament est à suivre avec grand intérêt.
Ferdinand von Bothmer se joue lui aussi des difficultés de sa partie rajoutant même de nombreux suraigus ébouriffants à cette écriture déjà extrêmement tendue. Avec un timbre rappelant souvent celui de Rockwell Blake, il se trouve bien plus à son aise en Léopold qu’en Otello pour un soir, l’été dernier à Pesaro.
Liang Li a toute l’autorité requise pour le rôle du Cardinal de Brogni lui permettant de mettre en valeur sa voix opulente à la ligne de chant somptueuse. Il ne se ménage en rien lui non plus pour suivre les indications des metteurs en scène et faire évoluer son personnage vers le père pathétique de la fin de l’ouvrage sombrant de douleur dans la folie.
Daniela Bruera a sauvé la soirée en remplaçant Catriona Smith initialement prévue. Déjà interprète du rôle d’Eudoxie à La Fenice de Venise, elle a dû apprendre vingt minutes de musique en plus pour la production de Stuttgart ce qui n’a en rien été perceptible tant l’interprète s’est révélée professionnelle. La voix est ronde, bien projetée sur toute la tessiture jusqu’aux aigus, bénéficiant d’un médium charnu. Située sur le devant de la scène, côté jardin, elle était doublée par Lydia Steier qui s’est emparé du rôle sur scène de la plus crédible des façons : Wieler et Morabito ont eu l’excellente idée de faire d’Eudoxie une sorte de Paris Hilton capricieuse et dominatrice.
Solide Ruggiero de Vincent le Texier.
Chris Merritt a délivré une prestation exceptionnelle. C’est actuellement l‘un des meilleurs interprètes du rôle du fait de la densité de son médium et de la largeur de sa voix immense, rendant le théâtre trop petit pour lui. L’air du IV aurait du être une formalité ce qui ne fut pas tout à fait le cas mais il s’est rattrapé dans la cabalette rarement chantée actuellement, contre-ut compris. C’est un grand plaisir de le retrouver dans un rôle créé par Adolphe Nourrit dont il est coutumier après avoir interprété Robert le Diable et surtout Arnold de Guillaume Tell, entré dans la légende. La souplesse est intacte, la diction toujours aussi intelligible l’engagement et la générosité vocale de l’artiste sans retenue. Tout laisse espérer d’autres choix de cet ordre et un retour au belcanto romantique.
Sébastien Rouland, dans la fosse, tient l’intégralité de l’œuvre d‘une main de maître captivant l’attention dès l’ouverture sans jamais la relâcher par la suite. Il empoigne l’orchestre faisant sonner admirablement chaque instrumentiste dans cette acoustique parfaite tout en veillant à ne pas couvrir les chanteurs. Les contrastes sont forts, notamment au début de l’acte V avec le déchaînement du chœur suivi par la marche funèbre bouleversante. Un chef à suivre d’urgence dont les projets vont le faire revenir à Stuttgart, pas en France malheureusement, mais c’est coutumier.
Une soirée exceptionnelle à tous points de vue. Une reprise semble annoncée dans les années à venir. A ne pas manquer.
 

 

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