Lakmé le vaut bien

Lakmé - Rouen

Par Antoine Brunetto | dim 11 Octobre 2009 | Imprimer
Léo Delibes (1836-1891)
 
Lakmé
Opéra en trois actes créé à l’Opéra Comique, Paris, le 14 avril 1883
Livret d’Edmond Gondinet et Philippe Gille, inspiré du Mariage de Loti de Pierre Loti
 
  
Mise en espace, Richard Brunel
Scénographie, Anouk Dell’Aiera
Lumières, Laurent Castaingt
 
Lakmé, Petya Ivanova
Gérald, Jean-François Borras
Frédéric, Christophe Gay
Nilakantha, Patrice Berger
Mallika, Marie Gautrot
Miss Bentson, Blandine Folio-Peres
Miss Ellen, Maïlys de Villoutreys
Hadji, Davy Cornillot
Miss Rose, Charlotte Baillot
 
Chœur et Orchestre de l’Opéra de Rouen Haute-Normandie
 
Direction du chœurs, Daniel Bargier
 
Direction musicale, Roberto Fores Veses
 
Rouen, le 11 octobre 2009
 

 
Lakmé ouvre une saison de transition à l’Opéra de Rouen, marquée par l’arrivée d’un nouveau directeur, Frédéric Roels, remplaçant Daniel Bizeray. Mais c’est bien à ce dernier que l’on doit la bonne idée de monter Lakmé, choix qui s’inscrit dans la lignée d’une programmation intelligente et « démarquante ». Car l’œuvre, si célèbre et prodigue en « tubes » soit-elle (le duo des fleurs, l’air des clochettes, les airs « fantaisie oh divin mensonge » de Gérald ou « Lakmé ton doux regard se voile » de Nilakantha…), n’est pas pour autant une habituée des scènes françaises. Une Natalie Dessay en avait fait un temps son cheval de bataille, la ranimant (magnifiquement) mais, depuis, l’engouement semble retombé : l’opéra souffre encore d’une image d’œuvre charmante mais désuète, empreinte de la passion orientaliste datée de l’époque (au même titre qu’une Padmâvatî par exemple).
 
On sent que le jeune chef Roberto Fores Veses ne méprise en rien cette musique et, secondé par un orchestre de l’Opéra de Rouen Haute-Normandie aux belles sonorités, en fait ressortir la richesse mélodique mais aussi le dramatisme : les premiers accords de l’ouverture nous l’annoncent avec force, c’est bien un drame auquel on va assister – même si quelques interludes comiques viennent, comme dans Carmen, apporter une touche plus légère.
 
Le programme nous annonçait une version de concert simplement « mise en espace » par Richard Brunel. Et l’on se retrouve avec une véritable mise en scène, sobre il est vrai, mais on a connu des mises en scènes (en tout cas déclarées comme telles) autrement dépouillées et minimalistes ! De simples voiles bleus suggèrent tour à tour l’étang où poussent les lotus sacrés, ou la cabane dans laquelle se réfugient les amants, le tout rehaussé de beaux effets de transparence et de lumières soignés. On évite ainsi soigneusement le folklore pour se concentrer sur le drame passionnel. On notera le clin d’œil du « metteur en espace » qui utilise les pupitres tout au long de l’opéra, comme palissade, planche à dessin ou encore comme arme… Mais jamais comme pupitre ! La direction d’acteur n’a pas non plus été oubliée, les personnages, fouillés, échappent habilement aux conventions réductrices. Dans ce contexte, les quelques huées qui ont accueilli ce spectacle abouti laissent perplexe. Ces hueurs auraient-ils réellement préféré une version de concert ?
 
Il y eut également quelques tumultes au salut de la soprano de poche Petya Ivanova. Certes sa prononciation parfois exotique du français (« ils l’ont toué ») ressort d’autant plus que le reste de la distribution, francophone, brille par une diction exemplaire, rendant le surtitrage totalement inutile. Certes une fatigue certaine se fait entendre en fin de représentation... Pourtant sa Lakmé atypique emporte l’adhésion. Loin du rossignol alla Robin ou Mesplé, la voix se distingue par son timbre fruité et un beau velouté sur toute la tessiture ; on y perd en suraigus dardés et stratosphériques, mais pour autant, les vocalises sont en place et d’une belle précision. Elle surprend particulièrement par un air des clochettes qui tourne résolument le dos au numéro de cirque : dans cette scène où la jeune hindoue est forcée de chanter par son père, afin d’attirer l’amant sacrilège, le brillant n’est qu’apparence, et la mélancolie affleure. Sa voix s’apparie également idéalement avec le mezzo corsé de la Mallika de Marie Gautrot, offrant un duo des fleurs en apesanteur.
 
Belle alchimie aussi avec le ténor clair de Jean-François Borras (Gérald). Le chanteur français, grand habitué des ouvertures de saisons à l’opéra de Rouen – il a chanté le Duc dans Rigoletto il y a deux ans et Charles VII dans Giovanna d’Arco l’année passée - séduit d’emblée dans son grand air « Fantaisie oh divin mensonge ». Il faut dire qu’il possède les qualités requises pour triompher dans ce répertoire : diction parfaite, capacité à varier son émission - les aigus sont émis tantôt en voix de poitrine, tantôt en voix mixte - et grande élégance dans la conduite de la ligne. Moins séduisant de timbre, par manque de couleur, le Nilakantha de Patrice Berger se rachète par ses accents puissants et son incarnation passionnée. Nulle faiblesse enfin dans le reste de la distribution, d’une parfaite adéquation de style et d’une grande homogénéité (et ce jusqu’au charmant Hadji du tout jeune Davy Cornillot).
 
Le plus grand mérite de cette belle matinée rouennaise est cependant de nous rappeler la place prépondérante que devrait occuper Lakmé dans le répertoire français, car elle le vaut bien... Au moins autant que cette pimbêche de Carmen !
 
Antoine Brunetto

 

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