Le championnat de la roulade

L'Olimpiade, pasticcio - Bruxelles (Bozar)

Par Bernard Schreuders | mer 06 Juin 2012 | Imprimer
 
 
 
De prime abord, l’idée paraît séduisante. Après avoir remonté L’Olimpiade de Cimarosa en 2001, Andrea Marcon et son ensemble ont entrepris en 2006 des recherches sur celle de Galuppi pour découvrir que le livret de Métastase avait été mis en musique par des dizaines de compositeurs. Naît alors le projet un peu fou de créer un opéra imaginaire sous la forme, usuelle au XVIIIe siècle, d’un pasticcio empruntant à pas moins de seize ouvrages inspirés par le drame du célèbre poète. Si l’enregistrement vient de sortir, quelques semaines avant l’ouverture des Jeux de Londres, le concept n’a pas été improvisé, mais réfléchi et sa réalisation soigneusement préparée. Avec le concours de Julian Fifer, musicologue et producteur de cette Olimpiade, Marcon a retrouvé les partitions dans des bibliothèques et conservatoires de Milan, Florence, Naples, Venise, Paris, Lisbonne, Berlin, New York et Washington. En réalité, les récitatifs passent à la trappe et il s’agit plutôt d’un vaste concert qui reprend la structure et les textes de L’Olimpiade : une vingtaine d’airs, ponctués d’un duo et de trois chœurs succèdent à une sinfonia d’ouverture de Leo. Bien que le corpus couvre plus de cinquante ans de création musicale, depuis Caldara, le premier à jeter son dévolu sur la pièce de Métastase (1733), jusqu’à Paisiello (1786 – Poessl signera la dernière adaptation en 1815, après quoi Donizetti s’y essaiera encore en 1817, mais sans aller jusqu’au bout de l’entreprise), la disparité des styles ne choque pas. Les pages, judicieusement sélectionnées, ressortissent pour l’essentiel au canto di bravura et au canto fiorito et limitent les solutions de continuité trop brutales au sein de ce brillant assemblage. Toutefois, cette Olimpiade, privée de colonne vertébrale et de psychologie, ne célèbre pas le théâtre mais la roulade.
 
Un coup d’œil à l’intrigue, en fait assez générique, suffit à comprendre que les Olympiades ne sont pas l’enjeu véritable de cet opéra, mais plutôt une métaphore de la joute très physique à laquelle se livrent les solistes du chant. Clistene, roi de Cicyone, promet la main de sa fille, Aristea, au vainqueur des jeux. Licida, prince crétois (du moins le croit-il), en pince pour la belle, mais son père ne veut rien entendre. Il supplie donc son ami, l’athlète Megacle, de concourir en son nom, sans rien lui révéler de sa flamme ni de la nature de la récompense. Or, topos oblige, Aristea est follement éprise du futur champion. Les amours contrariées de ces jeunes gens et les rebondissements, stéréotypés (le fils mort qui réapparaît sous une autre identité et ignore ses origines, etc.), qui mènent au lieto fine retiennent évidemment l’attention du librettiste et nous n’aurons aucun détail sur la compétition sportive. Des cinquante-sept opéras tirés de cet argument (sans compter les remaniements), paradoxalement, c’est celui de Vivaldi, qui n’apprécie guère Métastase et cherche d’abord à en découdre avec les Napolitains sur leur propre terrain, qui a probablement connu le plus vif succès au XXe siècle. Bien avant d’inaugurer l’édition vivaldienne de Naïve, elle fut exhumée par René Clemencic et nous ne sommes pas surpris qu’Andrea Marcon ait porté son choix sur le voluptueux « Mentre dormi amor fomenti » de Licida quand on sait le succès que Philippe Jaroussky a pu remporter en l’interprétant. Il prend bien sûr une autre densité avec le timbre profond et charnel de Delphine Galou, dont on apprécie la sobriété et l’élégance du cantabile.
Avec cinq numéros, Hasse se taille la part du lion et signe les plus redoutables épreuves pyrotechniques de ce championnat. Il aurait sans doute fallu l’aplomb, la vélocité et l’énergie d’une Bartoli pour se lancer, à froid, dans les cascades vertigineuses du « Superbo di me stesso ». Cependant Romina Basso domine le plateau par sa présence et son engagement, puisant dans le vocabulaire belcantiste les ressources nécessaires au renouvellement, à la surprise et au ravissement que requièrent l’aria da capo et l’expression des sentiments. Le génie dramatique de Cherubini a, certes, de quoi stimuler la chanteuse et s’apprécie d’autant plus au milieu des frivolités inhérentes au genre pastoral comme à l’esthétique de certains compositeurs, Jommelli en tête. Cimarosa, curieusement réduit à la portion congrue (Marcon ne devait-il pas apprécier un peu plus son Olimpiade pour décider de la remonter il y a dix ans ?), nous rappelle au gré d’une aria enjouée (« Non so donde viene ») les affinités mozartiennes de Jeremy Ovenden – le méchant roi doit se contenter de trois interventions qui ne reflètent guère son caractère. Le virevoltant Nicholas Spanos sort vainqueur des courses d’obstacles imaginées par Hasse.  Son « Siam navi all’onde algenti », avec sa partie de basson acrobatique, vaut bien celui de Vivaldi et constitue même l’une des plus suggestives arie di tempesta qu’il nous ait été donné d’entendre!
S’il y a décidément beaucoup de notes, mais en fin de compte peu de lyrisme dans ce programme, le compositeur allemand n’est pas, loin s’en faut, le principal responsable. C’est d’ailleurs à lui que nous devons les chœurs, aussi brefs que puissants, du troisième acte, rares moments de tension dramatique avec le vigoureux duo de Gassmann couronnant le premier acte et la fureur de Licida (Galuppi) déchaînée avec brio par Delphine Galou. Le Paisiello de Ruth Rosique se révèle scolaire et fade, son Leo astringent ne fera pas oublier de sitôt celui de Simone Kermes et l’artiste ne se montre vraiment à son avantage que dans la souriante déclaration d’amour de Piccinni. Distribuer Karina Gauvin dans le rôle d’Argene, en l’occurrence brodé par Sarti, Perez, Pergolesi et Traetta, relève du luxe. Las ! Passé quelques joliesses (« Oh care selve, oh cara felice libertà » de Sarti), le luxe nous nargue et se refuse, la diva se cantonnant au service minimum. Ce répertoire exige pourtant autre chose qu’une étoffe soyeuse et un beau trille. Aucun risque, aucune invention ne vient transcender un matériau parfois fruste que l’interprète doit savoir orner, non pas abondamment ni de manière extravagante, mais avec goût. Comme chez Porpora avec Alan Curtis, la Canadienne passe ici à côté de l’essentiel. Placé sous la conduite de son directeur musical et non plus sous celle de Markellos Chryssicos, qui retrouve le clavecin après avoir dirigé ses compagnons pour les micros de Naïve, le Venice Baroque Orchestra ne se contente pas  de planter le décor ni d’accompagner les stars du jour : il innerve et colore un discours que la plupart peine à investir.
 
 
Deux jours après Bruxelles, Paris accueillait le même concert avec les mêmes artistes, à une exception près. Est-ce la salle, le public, le climat, Karina Gauvin est cette fois la grande triomphatrice de la soirée, son art de la déclamation lui permettant de rendre chaque note expressive ; même ses vocalises sont porteuses de sens, notamment dans le « Più non si trovano » de Davide Perez (si Mozart n’a pas composé d’Olimpiade, le texte de cet air l’a néanmoins inspiré pour un de ses plus célèbres Nocturnes à trois voix). Difficile de juger, en revanche, la prestation du contre-ténor Nicholas Spanos, presque totalement couvert par l’orchestre ; dans son deuxième air, il livre une fort belle vocalise, qu’on entend enfin parce qu’elle est chantée a capella. Modification de distribution, on le disait : Carlo Allemano succède à Jeremy Ovenden (et à Nicholas Phan au disque). Sa première intervention, dans un air de Myslivecek, donne l’impression que le ténor italien s’étouffe ou s’étrangle dans un rôle taillé pour un Idoménée : il lui manque, pour que ses vocalises ressemblent moins à des gémissements de souffrance, l’aisance souveraine et narquoise du personnage. Sa troisième aria, empruntée à l’opéra de Cimarosa, laisse une bien meilleure impression.
 
Pour le reste, l’impression générale est sensiblement la même : les premiers airs chantés par Ruth Rosique mettent surtout en relief sa fragilité vocale et la minceur de son aigu. L’interprète semblait bien plus à l’aise dans le DVD de L’Olimpiade de Galuppi (Dynamic, 2008), écho d’un superbe spectacle réglé à Venise en 2006 par Dominique Poulange, avec le même orchestre et le même chef, mais avec en Licida la magnifique Franziska Gottwald. Présente sur le disque Naïve, la mezzo allemande est absente de cette tournée de concerts ; Delphine Galou est bien mieux qu’une remplaçante, les rôles travestis lui convenant à merveille, et si son « Mentre dormi » vivaldien est un des moments de grâce de cette soirée, elle rend aussi parfaitement justice aux deux airs de Galuppi qui lui sont confiés. Véritable révélation du DVD mentionné ci-dessus, Romina Basso semble beaucoup s’amuser à interpréter ces airs virtuoses, elle s’autorise des ornements à la limite de la bizarrerie, et des grimaces dont on espère qu’elles sont toujours contrôlées. Sur ce plan, les musiciens du Venice Baroque Orchestra ne sont pas en reste, avec une complicité visible et un plaisir évident, notamment dans l’exécution des trilles des cordes dans l’air de Vivaldi.
Au terme de cette soirée, on ne peut néanmoins que s’interroger sur le sens de l’entreprise : quels critères ont présidé au choix des compositeurs ? Il semble clair que les airs rapides et virtuoses ont été privilégiés, aux dépens de versions moins « vendeuses ». Pourquoi avoir entièrement éliminé les récitatifs, l’intrigue de l’opéra étant résumée dans des surtitres rédigés dans un français souvent approximatif ? Du livret de Métastase, un personnage est passé à la trappe (Alcandro, confident du roi Clistene), et le début du troisième acte a été beaucoup élagué. L’Olimpiade de Cimarosa, donnée à Venise en 2001 par Andrea Marcon, avec notamment Patrizia Ciofi et Anna Bonitatibus, n’a hélas pas laissé de trace discographique officielle, mais grâce au DVD Galuppi, aux deux intégrales vivaldiennes, à celle de l’opéra de Pergolèse (le spectacle donné à Innsbruck en août 2010 a donné lieu à un enregistrement live sorti en mai 2011), plusieurs Olympiades ont déjà été exhumées ; certaines de celles dont ce pasticcio donne un aperçu sont plus qu’alléchantes, et l’on espère qu’elles donneront rapidement des idées à d’autres chefs
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