Le charme de Villazón opère encore

L'Elisir d'amore - Baden-Baden

Par Catherine Jordy | lun 28 Mai 2012 | Imprimer
 
Il est des spectacles que l’on choisit avec hésitation et où l’on se rend presque à reculons… C’est le cas pour cette nouvelle production du festival de Pentecôte du Festspielhaus de Baden-Baden : il y est proposé en effet un Elisir d’amore chanté et mis en scène par Rolando Villazón. On a tout entendu sur les déboires vocaux du pauvre ténor et, par ailleurs, sa mise en scène de Werther a été ici et largement égratignée, pour rester sobre et ne pas dire qu’on l’avait proprement « flinguée ».
Son travail sur L’Elisir d’amore risque les mêmes attaques, l’artiste ayant choisi le classicisme et la transposition dans le milieu du cinéma, pari très risqué pour les deux options... Quel rapport entre cette histoire et le tournage d’un film, nous dira-t-on ? Et pourtant, les mises en abyme que le procédé impose font la force et la réussite de cette mise en scène drôle et inventive, toujours au service de l’œuvre. Sur la scène, un plateau de cinéma du temps du muet avec saloon, banque, mine et grand ouest désertique ainsi qu’une foule habilement dirigée, toujours en rythme. Parmi les figurants, un Chinois en mouvements permanents, quelque part entre la séance de tai-chi et un film de Quentin Tarantino, un Indien caricaturalement emplumé mais aussi un Mexicain/Nemorino Villazón qui lorgne de sous son sombrero vers la belle vedette Adina. Joli clin d’œil du ténor mexicain… On assiste donc à un tournage où les cascadeurs traversent allègrement les portes vitrées, Averell et ses frères essaient désespérément de braquer la banque alors que Ma Dalton se dandine sur son rocking-chair. On pense beaucoup à la bande dessinée, à la Nuit du chasseur, aux westerns pur et durs ou décalés et bien sûr au slapstick. Nemorino a tout de Chaplin, mais aussi un petit côté Buster Keaton. L’humour et la nostalgie se superposent et d’ailleurs King Kong lui-même vient se perdre sur le plateau. Toute cette fantaisie sied à merveille à L'Elisir d’amore, qui rassemble par ailleurs un plateau vocal très convaincant.
De Rolando Villazón, on se dit qu’il peut sans peine se reconvertir en metteur en scène si le chant lui échappe ; à l’entendre, pourtant, la reconversion n’est pas pour tout de suite. Si la comparaison avec des voix plus solaires et davantage à l’aise dans les aigus lui est totalement défavorable, il sait toutefois habiter le rôle comme personne et nous conquiert définitivement avec un « Una furtiva lacrima » simplement magnifique, incroyablement touchant, d’une infinie richesse de nuances. Devant ce véritable petit miracle de nostalgie et d’émotion, la réaction du public du Festspielhaus, déjà très épris du bouillant ténor, frôle le délire.
 
Ses partenaires ne déparent nullement : Ildebrando D’Arcangelo campe un Dulcamara excitant mais un rien trop sexy pour son rôle de basse bouffe. Les parties véloces manquent de chair, mais pourquoi bouder son plaisir devant cette voix surpuissante, si élégamment mâle et autoritaire ? Lui pique-t-il de quitter le plateau qu’on n’attend qu’une chose : son retour… Roman Trekel correspond vocalement au bellâtre qu’il incarne : le timbre manque quelque peu de rondeur et confine à une certaine fadeur, en parfaite adéquation avec le rôle, donc. Miah Persson est une Adina idéale : aisance et beauté, rayonnement et richesse d’une voix qu’on pourrait qualifier de constellée. Un enchantement. La jolie surprise du plateau vocal, c’est Regula Mühlemann qui nous l’offre : sa Giannetta détonne de fraîcheur, de pureté et de charme. Une interprète à suivre.
Les chœurs équilibrent à merveille l’ensemble, agréablement soutenu par l’orchestre du Balthasar-Neumann-Ensemble efficacement mené par un Pablo Heras-Casado au service d’un bel canto donizettien aussi drôle que touchant. Au final, un spectacle qui mène par le bout du nez son spectateur du rire aux larmes. Le DVD à venir est ainsi attendu avec impatience, ne serait-ce que pour se repaître à loisir du petit film en noir et blanc projeté à l’issue du spectacle qui montre le résultat du tournage, désuet et inénarrable…

Version conseillée

Donizetti: The Elixir of Love | Donizetti Gaetano par Interprètes Divers
 

 

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