Le soulier de Junon

Platée - Düsseldorf

Par Elisabeth Bouillon | dim 30 Janvier 2011 | Imprimer
Platée, qui suscita en son temps autant de louanges que de critiques, occupe une place à part dans l’œuvre de Rameau1. L’excellent livret, jugé par certains vulgaire et provocant, met en scène une cour de grenouilles dans un marécage et leur Reine, Platée, qui se flatte d’obtenir bientôt les faveurs de Jupiter, au grand dam de Junon. Il paraît étrange, à première vue, que Rameau ait choisi un tel sujet pour célébrer les noces du Dauphin Louis, alors âgé de 15 ans, et de Marie-Thérèse d’Espagne, de trois ans son aînée. A y regarder de plus près, le propos est didactique : l’aventure de Jupiter avec Platée est une satire des infidélités répétées de Louis XV, qui néglige ses devoirs de Roi en pleine guerre de succession d’Autriche, et qui constitue donc un très mauvais exemple pour le Dauphin, les rapports harmonieux d’un couple royal, surtout dans des temps aussi troublés, contribuant à une bonne gouvernance et attirant sur lui la faveur populaire.
La lecture contemporaine de Karoline Gruber, assez proche de celle de Mariame Clément à l’Opéra du Rhin2, transpose l’action dans notre société de consommation où la publicité fausse le jugement de nos contemporains, leur faisant croire que tout est possible. Ce qui différencie les deux lectures, c’est la conception du rôle-titre. La naïade vue par Karoline Gruber, privée de ses attributs batraciens, est maladivement sensible et donc plus vulnérable que la solide Platée vue par Mariame Clément.
L’univers visuel proposé par Roy Spahn et Mechthild Seipel, très inventif et humoristique, est empreint de merveilleux. Aux actes I et III, il a pour cadre la cour d’un château à l’architecture classique mâtinée de gothique, totalement irréaliste. Le deuxième acte situe l’action à mi-chemin entre la Terre et l’Olympe, on n’aperçoit plus que les étages élevés et les festons flamboyants qui couronnent le château. Grâce à de nombreux indices, on navigue d’un siècle à l’autre. Tout est volontairement décalé sur le plateau, magiquement éclairé par Volker Weinhart : costumes, accessoires et personnages. L’excellente chorégraphie de Beate Vollack, qui mêle le plus souvent chanteurs et danseurs, et la direction d’acteurs raffinée de Karoline Gruber métamorphosent les invités du prologue tour à tour en Suivantes de Platée, Satires, Ménades, Dryades, Naïades, Grâces, Paysans, Suivants de la Folie, sans qu’ils changent de costume. Les pas de deux entre le double de Jupiter, au torse d’or, et la star glamour en robe rouge de l’affiche, semblent matérialiser les rêves érotiques de Platée, privée de vie sexuelle, qui reçoit à son tour une robe rouge et conçoit l’espérance d’être enfin comblée.
Le timbre très clair d’Anders J. Dahlin3 souffre d'une émission limitée mais l’artiste domine sa partie avec un beau style et une grande maîtrise. Il exprime, par un jeu d’acteur très diversifié, toutes les facettes d’un personnage richement caractérisé par la partition. Sa Platée n’est pas une laideur. Maigre comme un clou, mal vêtue, elle fait preuve d’une maladresse, d’une emphase et d’une certaine brusquerie qui traduisent son mal-être et nous la rendent sympathique. Elle n’est pas réellement vaniteuse, elle prend simplement ses désirs pour des réalités. Pas de bouffonnerie à proprement parler. Pittoresque et imprévisible, elle est cocasse et nous attendrit par son absolue naïveté. Jusqu’au point de rupture, à l’acte III, quand sans défense, torturée par les moqueries et les quolibets de la foule impitoyable, détruite, elle prend enfin conscience de la cruelle vérité. Son suicide apparaît alors comme une délivrance et suscite une grande émotion.
Un autre personnage joue un rôle fondamental dans cette partition : la Folie, qui tient son nom d’une danse médiévale portugaise devenue figure allégorique au XVIII° siècle. Mechthild Seipel s’est inspirée, pour son costume, d’un portrait de Louis XV en Apollon qui met en évidence la satire implicite. Sylvia Harnvasi incarne avec brio et fraîcheur ce personnage extravagant, libertin, qui prône la joie de vivre. Elle se joue des vocalises, enchaîne bravement les modulations les plus hardies, mais sa voix éclatante est parfois un peu dure, il lui manque de la rondeur et de la magnifique articulation de Mireille Delunsch sous la baguette de Minkowski. La Junon de Marta Márquez au mezzo cuivré, chaleureux, dont les apparitions sont pourtant limitées, laisse un souvenir marquant, tout comme la Clarine de Iulia Elena Surdu, au soprano lumineux et transparent.
Le Jupiter de Sami Luttinen, au timbre radieux, est tout à fait convainquant. Qu’il se rase, pomponne et parfume à sa fenêtre avant de rejoindre Platée, qu’il poursuive une nymphe à travers la salle en faisant lever des rangées de spectateurs, ou qu’il accueille Junon avec un franc éclat de rire, il ravit le public. De même, le Mercure de Thomas Michael Allen, véritable vif argent, tant pour sa voix que pour son jeu scénique. Le magnifique grave du Finnois Timo Riihonen en Satire et en Citheron évoque celui de Matti Salminen à ses débuts. Le Momus de Laimonas Pautienus est efficace, la voix manque un peu d’éclat.
Le chœur de la Deutsche Oper am Rhein, que nous avions tant apprécié dans Zauberflöte et La Clemenza di Tito, ne démérite pas dans cette nouvelle production.
Reste le couronnement : l’interprétation inspirée du chef Konrad Junghänel a rendu hommage à la partition de Rameau, démontrant avec brio la thèse du compositeur selon laquelle l’orchestre ne se borne pas à accompagner les voix mais joue un rôle fondateur, la mélodie résultant, elle, de la structure harmonique. Il soutient parfaitement les chanteurs et anime de l’intérieur la Neue Düsseldorfer Hofmusik qui joue sur des instruments anciens, lui insufflant rythme, phrasés et une grande subtilité de nuances. Amateurs de Rameau, le voyage à Düsseldorf s’impose !
 
1. Elle s’inscrit dans la querelle qui opposait les Lullistes et les partisans de Rameau (le compositeur se donne en particulier le plaisir de parodier un aria italien dans le premier air de la Folie « Aux langueurs d’Apollon »).
2. Cf l’article de Pierre-Emmanuel Lephay.
3. Il était l'Atis des Paladins de William Christie et on l’a vu dans Rameau à Paris (Castor) et à Lille (Dardanus)
 

 

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