Le spectacle est dans la fosse

Carmen - Baden-Baden

Par Pierre-Emmanuel Lephay | lun 24 Mai 2010 | Imprimer
Georges BIZET (1838-1875)
 
Carmen
Opéra-comique en 4 actes
Livret de Meilhac et Halévy, d’apèrs la nouvelle de Mérimée
 
  
Nouvelle production
 
Direction musicale : Teodor Currentzis
Mise en scène : Philippe Arlaud
Lumières : Philippe Arlaud, Felix Kirchhofer
Video-Design : screenpix
Costumes : Andrea Uhmann
 
Carmen : Rinat Shaham
Don José : Nikolai Schukoff
Micaëla : Marina Rebeka
Escamillo : Michael Nagy
Le Dancaïre : Michael Vier
Le Remendada : James Elliott
Zuniga : Jean-Marc Salzmann
Moralès : Roman Grübner
Fraquista : Katherina Müller
Mercédès : Christina Daletska
Lila Pastia : Philippe Ermelier
 
Les Petits Chanteurs de Strasbourg/Maîtrise de l’Opéra National du Rhin
Balthasar-Neumann-Chor
Balthasar-Neumann-Ensemble
 
Baden-Baden, Festspielhaus, 24 mai 2010
 

 
Quelques mois après la production de l’Opéra Comique, le Festspielhaus de Baden-Baden nous offre une nouvelle occasion d’entendre Carmen sur instruments anciens avec le formidable Balthasar-Neumann-Ensemble dont le directeur musical, l’excellent Thomas Engelbrock, a laissé la place à Teodor Currentzis, un chef dont la réputation aura été fulgurante après quelques disques (Dido and Aeneas, 14e Symphonie de Chostakovitch) et productions de ballets et d’opéras (dont Macbetto à l’Opéra de Paris). Parfois controversé (son enregistrement de Dido and Aeneas a notamment divisé la critique), on ne peut contester à ce très jeune chef russe d’être absolument passionnant. Il irrite ou fascine car sa direction interpelle l’oreille à chaque instant.
 
Ce soir, il nous a fasciné par la mise en valeur exceptionnelle de la partition de Bizet qui ne nous a jamais paru aussi étincelante. Le soin apporté tant aux finesses de l’orchestration, aux phrasés, aux rythmes hispanisants qu’à la ligne d’ensemble, à la conduite dramatique des scènes nous a, pour notre part, complètement emporté. Bien des détails de l’orchestration nous sont ainsi apparus sous un nouveau jour. Nous en avons même découverts ! L’ouverture, les interludes sont magnifiés, tout comme, par exemple, le chœur des enfants aux piccolos berlioziens, le chœur des cigarières évanescent comme la fumée, l’air de Carmen « Les tringles des sistres tintaient » avec son irrésistible accélération ou encore le trio des cartes commencé dans un murmure. On retiendra encore la gouaillerie bien française de certains détails, comme cette clarinette, pavillon en l’air, imitant la trompette après que Carmen ait chanté « taratata » devant Don José prêt à regagner sa caserne. Le soin apporté par Currentzis aux chanteurs, à l’équilibre fosse-scène montre combien il est par ailleurs un grand chef d’opéra. Il est encore un spectacle à lui seul : dominant l’orchestre de sa haute taille et de ses immenses bras, il semble complètement possédé par la musique, un peu à la manière d’un Bernstein, diffusant aux musiciens une incroyable énergie. Ceux-ci le lui rendent bien : l’orchestre brille de tous ses atours, notamment les vents, très beaux.
 
Il faut cependant déplorer plusieurs coupures, dont le premier chœur « A dos cuartos » du dernier acte (« remplacé » par un extrait de L’Arlésienne…). Interrogé sur ce fait, le chef nous a répondu que les contingences scéniques ne permettaient pas l’exécution de ce chœur symbolisant l’agitation de la foule devant les arènes. Il est vrai que le mise en scène nous fait le coup, maintes fois vu, d’un décor représentant (vaguement) l’intérieur d’une arène (Don José le toréador, Carmen le taureau, ah ah ah). De manière générale, Philippe Arlaud ne semble guère avoir été inspiré par l’œuvre. Mises à part quelques bonnes idées (l’ouverture montrant les préparatifs de l’exécution de Don José, exécution qui se termine sur les dernières notes de l’ouvrage), la scénographie laisse assez indifférent sauf quelques outrances qui détonnent.
 
Tout commence pourtant bien avec un premier tableau se déroulant dans une grande salle des officiers, avec volutes de fumée et grands ventilateurs au plafond, dont les panneaux du fond s’ouvrent pour laisser apparaître les cigarières (même si tout cela est un peu en délicatesse avec le livret). Le tableau de l’auberge, bien plus pauvre, affiche une grande passerelle métallique et d’énigmatiques bâtons bleus (symboles de la vie de bohémien ?) qui parcourront tout l’ouvrage. On avoue avoir été encore intrigué par le troisième acte se déroulant dans la montagne : la connotation fortement américaine, avec ambiance désertique, cactus, Remendado et Dancaïre déguisés en bandits des années 30 (mais venant en contradiction avec les portes aux formes arabisantes typiques du sud de l’Espagne des tableaux précédents) détonne dans un ouvrage aussi hispanisant.
Si on n’évite pas quelques clichés (le toréador systématiquement en habit de lumière), le plus gênant est la surenchère que l’on rencontre ici ou là. Ainsi, à la fin du premier acte, Carmen, au lieu de pousser Don José pour s’enfuir, est libérée par ses amis qui font tout bonnement exploser le mur du fond de la caserne : Carmen se précipite dans la brèche et s’affiche fièrement, fusil en l’air, sur fond d’explosion. À quoi bon cette débauche si c’est pour arriver à un résultat aussi ridicule (on a l’impression de voir la fin du générique de la série Drôles de dames !) ? Même outrance dans un finale à la limite du grotesque avec un Escamillo, blessé, porté par deux picadors, puis abandonné là, assistant au meurtre de Carmen, mourant à son tour, avant que Don José ne soit fusillé par des soldats (ouf !).
Autre idée grotesque, des dialogues parlés dits au ralenti sur fond de sonar (ou de gouttes d’eau… ?) : « c’est …… ta ….. mè…. – ….re » (plouc) « …. qui… m’en… – ….voie….. » (plouc) «  ma……… mè….-…….re ? » (plouc)...
 
L’équipe de chanteurs est inégale. La Carmen de Rinat Shaham n’emporte guère l’adhésion avec un timbre plutôt mat, une tendance à poitriner les graves, une musicalité assez basique, un manque de caractère qui ne rendent pas son incarnation très palpitante. Si la chanteuse est assez à l’aise scéniquement et a le mérite de ne pas forcer le trait, on ne croit cependant guère à la femme fatale et libérée qu’elle est censée incarner.
À ce titre, le Don José de Nikolai Schukoff est bien plus crédible. Traduisant parfaitement l’aspect torturé du personnage, il incarne un Don José prenant et véritablement émouvant. Le timbre n’est certes pas des plus latins, mais si l’on songe à Jon Vickers, qui campa un Don José exceptionnel, cela n’est guère un désavantage devant la puissance dramatique ici déployée. Le chant est par ailleurs soigné, avec des aigus cinglants qui font merveille dans le dernier tableau.
L’Escamillo de Michael Nagy est fort séduisant, hormis une note toujours un peu fausse sur le passage dans son fameux air du toréador (qui est une vraie vacherie pour les barytons), il affiche un beau timbre et assure crânement sa partie.
Très belle Micaëla de Marina Rebeka. Son soprano lyrique, beau et puissant, est enchanteur et donne une consistance appréciable au personnage.
Les seconds rôles sont là encore inégaux, des très beaux Morales de Roman Grübner et Zuniga de Jean-Marc Salzmann au Dancaïre fatigué de Michael Vier, en passant par des Fraquista (Katherine Müller) et Mercédès (Chrstina Daletska) plutôt passe-partout. 
Les chœurs sont en revanche excellents de bout en bout (magnifique chœur des cigarières par exemple) tout comme l’impeccable Maîtrise de l’Opéra National du Rhin.
Malgré ou à cause de tout cela, il faut bien avouer que notre attention fut sans cesse sollicitée par ce qui se passait dans la fosse… Admirable, vraiment, ce Teodor Currentzis… 
 
Pierre-Emmanuel Lephay

 

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