Le triomphe des femmes

Ezio - Montpellier

Par Christian Peter | mar 28 Juillet 2009 | Imprimer
Le Festival de Montpellier célèbre à sa manière l’année Haendel en affichant Ezio, un opéra peu connu du compositeur. Cependant, contrairement à ce qu’indique le programme, il ne s’agit pas là de la « création en France » de l’ouvrage : celui-ci a déjà été donné à Poissy en septembre 2008, sous la direction d’Alan Curtis et Archiv Produktion a publié, au printemps dernier, l’enregistrement de ce concert.
 
Ezio est le troisième et dernier opéra de Haendel dont le livret s’inspire de Metastasio. Vainqueur d’Attila, le Général Ezio rentre à Rome où Il retrouve Fulvia qui lui apprend que l’empereur Valentiniano veut la prendre pour femme. Plus tard, Valentiniano annonce à Ezio que, pour le récompenser de sa victoire, il lui donne la main de sa sœur, Onoria, qui l’aime en secret. Ezio refuse énergiquement et avoue son amour pour Fulvia. D’autre part, Massimo, le père de Fulvia, organise l’assassinat de Valentiniano qui a jadis séduit son épouse. L’attentat échoue et l’empereur fait emprisonner Ezio que tout accuse. Varo est chargé de l’exécuter. Fulvia, qui est au courant de tout, se désespère : doit-elle révéler la vérité à l’empereur et trahir son père ou doit-elle se taire et laisser exécuter Ezio ? Lorsqu’on annonce la mort de son bien-aimé elle s’accuse du crime pour sauver Massimo mais bientôt toute la vérité éclate. Ezio, que son ami Varo a épargné, réapparaît. Alors, Valentiniano consent à lui donner Fulvia et, dans la foulée, pardonne à Massimo.
 
La création en 1732 au King’s Theatre, Haymarket de Londres fut un échec. En dépit d’un plateau brillant, l’ouvrage fut retiré de l’affiche au bout de cinq représentations. Il semblerait que la faute en incombe au livret qui met d’avantage l’accent sur les états d’âme des personnages que sur l’action proprement dite. Par voie de conséquence, la partition se cantonne, notamment au cours des deux premiers actes, dans une succession d’airs essentiellement mélancoliques. Seul le III comporte quelques morceaux spectaculaires propres à susciter l’enthousiasme du public. L’œuvre n’en recèle pas moins de nombreuses pages d’une haute inspiration qui justifient pleinement cette reprise.
 
Pour l’occasion, le Festival de Montpellier a réuni une distribution solide, dominée par les interprètes féminines.
 
Sonia Prina, déjà présente dans l’enregistrement de Curtis, campe un Valentiniano à la fois autoritaire et émouvant. La voix large, aux couleurs ambrées, est homogène sur toute la tessiture. Son air du deuxième acte, « Vi fida lo sposo » met en valeur un registre grave somptueux. De plus la cantatrice vocalise avec aisance et précision. Son dernier air, « Per tutto il timore », chanté avec une belle énergie, révèle une implication dramatique bien plus affirmée qu’avec Curtis et lui vaut un succès bien mérité.
 
Kristina Hammarstroem est un mezzo plus clair que Prina, sa voix possède une grande musicalité qui lui permet d’exprimer avec élégance et retenue les espoirs et la résignation finale d’Onoria.
 
Veronica Cangemi a paru en petite forme en début de soirée avec un aigu instable et légèrement acide dans son premier air « Caro padre ». Fort heureusement la voix prend de l’assurance tout au long du concert, ce qui nous vaut de jolies nuances pianissimo dans l’air « Finchè un zeffiro soave » qui conclut le premier acte. Au dernier, la cantatrice argentine donne sa pleine mesure au cours de sa grande scène « Misera dove son » : le récitatif, très dramatique, est interprété avec une véhémence qui accentue le contraste avec l’aria « Ah, non son io che parlo » dans lequel Cangemi traduit avec une telle intensité les affres de l’héroïne en proie à un cruel dilemme, que l’émotion dans la salle, parfaitement silencieuse, est palpable. 
 
Côté masculin, si l’on est un peu moins à la fête, les qualités individuelles des trois chanteurs ne sont pas forcément en cause. Composé pour un ténor, le rôle du traître Massimo est ici confié à un baryton. Sans doute, la noirceur du personnage peut justifier ce choix mais il met à rude épreuve Vittorio Prato, à qui l’on a supprimé son premier air, et qui peine dans les vocalises de « Se povero il ruscello » avec de surcroît un aigu détimbré. Le baryton italien, doté de beaux moyens, se montre plus convaincant dans les récitatifs ainsi que dans son air du trois « Tergi l’ingiuste lagrime » dont la tessiture plus centrale permet à la voix de s’épanouir et à l’interprète de camper avec justesse son personnage.
 
Créé par le célèbre castrat Senesino, le rôle d’Ezio comportait à l’origine le plus grand nombre d’airs, six en tout. Pour ce concert, le rôle est dévolu à un contre-ténor et deux de ses airs sont passés à la trappe, notamment le redoutable « Guarda pria se in questa fronte », ce qui réduit quelque peu l’importance du personnage. Lawrence Zazzo parvient néanmoins à tirer son épingle du jeu en campant un Ezio fier et viril. Son chant, tout en nuances, séduit dès son premier air « Pensa a serbarmi o cara » et bouleverse à la fin du deux dans « Ecco le mie catene » qui préfigure le fameux « Mi restano le lacrime » d’Alcina. Au trois, l’aria « se la mia vita dono è d’Augusto » lui permet d’exécuter d’impeccables vocalises couronnées d’un aigu solide et bien timbré.
 
Le rôle de Varo, a été écrit sur mesure pour la célèbre basse Antonio Montagnana. Antonio Abete ne possède pas tout à fait la longueur vocale et la ductilité de son illustre prédécesseur mais il parvient à s’imposer grâce à l’insolence de ses moyens et à son abattage irrésistible. Si l’extrême grave est assez confidentiel, les nombreuses coloratures qui émaillent sa partie sont exécutées avec aplomb notamment dans son dernier air « Già risuonar d’intorno », de la même veine que le fameux « Or la tromba » de Rinaldo et son accompagnement de trompettes, qu’il interprète avec panache.
 
Le Kammerorchesterbasel est un ensemble aux belles sonorités, les cordes notamment, auquel on pardonnera les quelques écarts de justesse des cors dans l’air d’Ezio « Se la mia vita dono è d’Augusto ».
 
Attilo Cremonesi dirige l’ensemble avec allant et une précision analytique propre à mettre en valeur chacune des parties orchestrales. Sous sa baguette, chaque air possède sa propre cohésion au sein de la cohésion d’ensemble. Le premier acte, notamment, échappe à la monotonie, perceptible dans l’enregistrement de Curtis.
 
La même équipe, chef, orchestre et interprètes, se retrouvera pour une nouvelle exécution d’Ezio sur la scène du Théâtre des Champs-Elysées le 14 novembre prochain.
 

 

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