Les couleurs retrouvées de Verdi

Il Trovatore - Toulouse

Par Maurice Salles | sam 04 Février 2012 | Imprimer
 
Qui penserait encore que Verdi est un compositeur « de procédés gros », selon l’expression de Verlaine, qu’il fasse un saut à Toulouse : on y donne une production du Trouvère qui peut décevoir sur le plan scénique mais qui comble sur le plan musical.
Plus que la recherche d’une expression visuelle des tourments des personnages, le parti pris semble avoir été esthétique. Fermée d’abord par un rideau sur lequel deux immenses lunes pleines semblent se confronter – probablement image des frères de Luna –, la scène bordée de grands portiques est entièrement nue jusqu’à la fin. Le fond est rempli par un immense rideau frappé lui aussi d’une lune pleine, et d’une scène à l’autre d’autres rideaux vont choir des cintres, assortis par les variations de couleur au climat des scènes, que les éclairages de Joël Hourbeigt explicitent aussi. Sur le vaste plan incliné, les personnages sont traités par Gilbert Duflo à la manière d’images de synthèse, les masses dessinant des formes géométriques et les individus comme des formes à situer les unes par rapport aux autres plus que comme des êtres vivants. C’est particulièrement frappant dans le traitement des chœurs, quel que soit le costume qu’ils portent. Il en résulte pour eux des déplacements au cordeau et pour les solistes une mobilité corporelle très réduite, qui ne s’accorde guère ni avec la vie palpitante de la musique ni avec les affects exprimés. Si l’on a à se plaindre parfois que le metteur en scène en demande trop aux chanteurs, on serait ici dans l’excès inverse. A la décharge de Gilbert Duflo, on peut évidemment affirmer que rien d’intempestif ne vient perturber le flux musical et nuire à l’expression vocale. Les costumes de William Orlandi, auteur des décors, relèvent de la même esthétique pour les soldats, et d’un parti pris mystérieux pour les gitans, qui semblent descendus de leurs sampans.
Discutable donc sur le plan visuel, cette production apporte en revanche de grandes satisfactions sur le plan vocal et comble sur le plan orchestral. Des deux distributions réunies il est loisible à chacun de préférer l’une ou l’autre, mais elles sont toutes deux à la hauteur de la difficulté, et ce n’est pas un mince mérite. Passons sans les nommer sur les seconds rôles, car tous s’acquittent efficacement de leur emploi. Familier du Capitole, Nahuel di Pierro campe un Ferrando de premier ordre, par la qualité de l’émission et l’aisance vocale dont il fait preuve, identique d’un jour à l’autre. Le comte de Luna de Roberto Frontali est légèrement plus clair et peut-être moins incisif que celui de Vitaliy Bilyy, qui semble plus gorgé d’hormones, mais dont l’italien sent parfois le russe ; la musicalité du premier contrebalance la puissance du second, dont le personnage semble plus fruste. Dans le rôle d’Azucena, en revanche, c’est l’aînée qui ravit à la cadette la palme du volume. Luciana D’Intino fait preuve d’une santé vocale confondante, sans la plus petite trace de vibrato et d’une étendue spectaculaire. Annoncée souffrante, Andrea Ulbrich assume pourtant elle aussi sans faiblir la tessiture redoutable. On pourra même, malgré l’impact auprès du public de l’interprétation de la première, préférer la sobriété de la deuxième, beaucoup plus réservée dans le recours aux graves poitrinés. Première Leonora, menue et gracieuse, Carmen Giannattasio déploie une voix dont le velours sensuel rend le personnage désirable. Etait-elle tout à fait à son aise ? (On ne peut faire fi de conditions atmosphériques de nature à perturber des chanteurs). Si la souplesse démontrée dans plusieurs Rossini reste intacte, l’extrême aigu nous a semblé manquer de facilité. L’autre Leonora, Tamara Wilson, n’est pas un Tanagra ; mais passé quelques stridences dans le premier acte, elle démontre un registre aigu assuré, trille honnêtement et sa souplesse vocale n’est en rien inférieure à celle de sa consoeur. Dans le rôle-titre, Marco Berti, qui met un peu de temps à se chauffer,ne semble pas très engagé, peut-être à cause de la mise en scène. Néanmoins il assure, et avec une messa di voce spectaculaire et un « Di quella pira » vaillant il remplit son contrat.  Alfred Kim est bien le fin musicien que nous avaient révélé I Masnadieri ; malgré quelques sons nasalisés en début de soirée il est lui aussi un Manrico digne d’admiration, peut-être, comme tous les « jeunes talents » de la deuxième distribution, animé par un désir de convaincre plus affirmé. Les chœurs, excellemment préparés, sont du plus haut niveau ; à la deuxième un décalage a d’autant plus détoné.
 
Reste enfin le maître d’œuvre musical. La réputation de grand verdien de Daniel Oren n’est plus à faire, mais combien il est agréable de constater qu’elle n’est en rien usurpée ! D’un soir à l’autre, c’est la même délectation et la même reconnaissance qui naissent de ce qu’il donne à entendre, à la tête de musiciens qui ne lui mesurent pas leurs marques de satisfaction. Il ne s’agit pas seulement du rythme juste, celui qui transmet tous les frémissements du vivant, sans les brouiller dans la vitesse ou la précipitation. Il s’agit d’un équilibre merveilleux entre tension et clarté, où toutes les voix de l’orchestre, qu’elles se distinguent ou s’unissent, font chanter la composition de Verdi dans un immense nuancier. Le geste éloquent du chef semble à chaque instant, tel celui d’un lapidaire, dégager des couleurs d’une variété infinie. Dans cette entreprise l’ensemble orchestral accompagne et soutient les voix avec une exacte délicatesse, à cent lieues de certaines hystéries ou boursouflures. A cette partition ressassée, Daniel Oren rend sa saveur originelle. Comment ne pas l’en remercier ?
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