Les pleurs feutrés de la Volga

Kat'a Kabanova - Strasbourg

Par Elisabeth Bouillon | sam 21 Janvier 2012 | Imprimer
 

Après une Affaire Makropoulos qui touchait au sublime, cette Kat’a Kabanova de l’Opéra du Rhin produite par l’opéra d’Anvers et qui a tant fait parler d’elle ne déçoit pas, bien au contraire. La vision aquatique de l’équipe Carsen/Kinmonth/Van Praet/Giraudeau restitue toute la poésie, la magie, la substantifique moelle de cette partition remarquable. La métaphore de l’eau, choisie pour le décor, est en parfaite correspondance, au sens baudelairien, avec la musique : « ...La mélancolie et les pleurs feutrés de la Volga furent aisément, comme par enchantement, convoqués par la scène généreuse » écrit Janacek à propos de Kat’a Kabanova à Berlin, en 1926. Ou encore :  « (dans) cette fontaine où l’accord est enfanté, dont il porte les ondulations, par laquelle il se révèle, luit, sonne, se métamorphose, grandit et s’éteint, je découvre l’origine de cette créature qu’est l’accord. »* C’est exactement cela que nous voyons sur scène. Le décor, qui tient de la prouesse technique (un bassin d’eau de 3cm de profondeur, filtrée, pompée, chauffée à trente degrés et transportée par des dizaines de mètres de câbles, encadré par trois panneaux verticaux reflétant la surface de l’eau), reflète non seulement les images des personnages qui évoluent sur des passerelles changeantes, mais encore « l’embryon, le galop, la trajectoire des vaguelettes pressées »* et « l’agilité avec laquelle elles ondoient »*.

 

Perfection comparable dans la distribution : aucune ombre au tableau ; chez tous, le parler-chanté est acquis de longue date. Andrea Danková, qui a déjà interprété Kat’a avec Carsen à Madrid, semble née pour incarner ce personnage. La voix pure, agile, flexible où alternent, selon les situations, sonorités de flûte et de clarinette, prend de l’ampleur dans les moments dramatiques et touche juste. La voix plus grave, ronde et veloutée, d’Anna Radziejewska se marie fort bien à la sienne. Cette Varvara, joyeuse, impétueuse, arrogante parfois, est très complémentaire de la mélancolique Kat’a. Julia Juon, dont la réputation n’est plus à faire, atteint des sommets rarement égalés en Kabanikha, mère bourgeoise castratrice (à la limite de l’inceste), hautaine, haineuse et rusée. Son chant aux contrastes saisissants, sec ou cassant, prend tout à coup des couleurs chaudes et envoûtantes qui trompent ceux qui la connaissent mal.

Oleg Bryjak, baryton-basse wagnérien gérant parfaitement l’ampleur de sa voix, campe un Dikoï imbu de lui-même, débrayé, borné, qui vire progressivement au ridicule sans jamais verser dans l’outrance. Miroslav Dvorsky, ténor lyrique au chant souple, bien timbré et projeté, gère très bien les faiblesses de son personnage. Guy de Mey, qui interprétait Vitek dans L’Affaire Makropoulos, est ici un excellent Tikhon. Enrico Casari (Janek dans L’Affaire Makropoulos) incarne avec bonheur Koudriach, le seul personnage affranchi avec Varvara. Le Kouliguine de Peter Longauer, apporte son contrepoint d’ébène à l’excellent chœur à bouche fermée et au déchaînement des cuivres de l’orchestre lors la scène finale.

Friedemann Layer a encore progressé en finesse, en impulsion rythmique et en transparence depuis L’Affaire Makropoulos, tout comme l’orchestre, dont la connaissance du style de Janacek s’est approfondie. Les instrumentistes, sans arrêt sur la sellette, ont beaucoup travaillé leur partie, et le résultat est maintenant sans reproche. On attend avec impatience à Strasbourg le prochain Janacek de cette merveilleuse équipe.
 

* Citations de Janacek empruntées à La Mer, La Terre (1926), à Faux chemin (feuilleton publié en 1924 dans Listi hudebníi matice) et à la partition de Kat’a Kabanova.

 

 

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