Mauvais soir

Aïda - Vérone

Par Jean-Marcel Humbert | dim 25 Juillet 2010 | Imprimer
Second spectacle de la série des cinq productions de Franco Zeffirelli présentées à Vérone cette année (voir notre compte-rendu de Turandot), Aïda est une reprise d’un spectacle qui y a été créé en 2002, plusieurs fois repris depuis, et même décliné dans une forme simplifiée à la Scala de Milan. Zeffirelli connaît bien l’œuvre, qu’il a montée plusieurs fois, dont une à Bussetto. Spectaculaire est un euphémisme face à cette débauche de tubes cuivrés genre sucres d’orge empilés, de statues, d’accessoires, de figurants comme à la plus grande époque de Vérone. Une haute pyramide tourne sur elle-même à chaque acte, présentant chaque fois une face ornée différemment de statues, de têtes pharaoniques, etc. Des escaliers descendent à un espace scénique forcément très réduit à l’avant-scène, ce qui fait que dès qu’il y a un peu de monde, on n’y voir plus grand-chose. Autant la grande production historique de 1913 ménageait de confortables espaces scéniques, autant celle-ci peine à offrir des perspectives : c’est la rançon de la pyramide qui en revanche marque bien l’espace en hauteur, ce qui est particulièrement important dans les arènes.
 
Dans ce cadre monumental et néanmoins original, on retrouve tous les excès de Zeffirelli, et notamment la vulgarité des couleurs des costumes, quasiment imposée par les structures métalliques du décor ; mais là encore, vu de loin, cela recrée une espèce de revue style Folies Bergère qui peut plaire à certains amateurs. On retrouve bien sûr une fois de plus les inénarrables gardes du palais coiffés du némès, la coiffure pharaonique, et le visage peint en bleu Klimt. Les séquences de danse ne font qu’ajouter au malaise, qu’il s’agisse de danses « tribales » arrangées de façon pseudo-moderne, de danse classique (le début du IIIe acte par des danseuses en voiles blancs), ou encore de danse soliste échappée des Indes Galantes avec chapeau à plumes en bleu roi et rouge vif, façon Cécile Sorel sur le retour : encore les Folies Bergère... En tous cas, on ne s’ennuie pas, on n’a pas assez de deux yeux pour tout voir, d’autant que, comme dans Turandot la veille, il y a parfois  une véritable débauche de figuration qui rend malaisé le repérage des solistes (appartement d’Amnéris, scène du triomphe). Enfin, une grande partie des chœurs et des figurants, habillés en gris et représentant le petit peuple, sont disposés exactement comme dans Turandot la veille tout en bas, face au pouvoir de pharaon : cela donne vraiment une impression de déjà vu.
 
Les rôles principaux doivent donc s’adapter à un espace moins traditionnel, mais qui a l’avantage de bien renvoyer les voix. Nous avions déjà vu Amarilli Nizza à Avenches, et elle a déjà souvent chanté le rôle à Vérone, où elle fait figure maintenant de tête d’affiche. Il faut pourtant avouer qu’elle n’en a absolument pas l’étoffe. La voix est plutôt belle et puissante, elle a de beaux graves, elle fait le contre ut de l’air du Nil sans difficultés et l’ensemble est très musical, mais tout le reste est plutôt chaotique : une phrase entière trop basse d’un ton dans sa scène d’entrée, et des approximations de justesse durant toute la représentation. On peut se dire : « j’étais fatigué, mes oreilles bourdonnaient, j’ai mal entendu, etc. ». Malheureusement, en fouinant, on trouve de tout à Vérone, et notamment un enregistrement intégral du 16 août 2009 dans la même production avec la même soprano dans le rôle titre, avec le même chef, édité par la Fondation Arena di Verona, et là c’est patent, tous ses défauts sont présents comme si elle les avait reproduits ce soir à l’identique. En revanche, côté jeu dramatique, c’est plutôt convaincant.
 
Le cas d’Ildiko Komlosi est plus étrange encore. Voici une cantatrice hongroise de réputation internationale dont je disais à propos de l’enregistrement d’Aïda à la Scala de Milan cité en début d’article : « elle est une flamboyante Amnéris, à la voix chaude et au jeu scénique assuré ». Ce soir, c’était la caricature d’Amnéris : comment une cantatrice de ce niveau, qui a travaillé avec un metteur en scène aussi particulier que Bob Wilson (Aïda à Bruxelles), peut-elle jouer d’une manière aussi exagérée, comme si elle essayait de copier les autres Amnéris véronaises qu’elle aurait étudiées sur vidéo ? Comment une cantatrice de sa classe (cf. la captation vidéo de Cavaleria Rusticana) peut-elle tout à coup être aussi vulgaire ? Cossotto aussi jouait pour le dernier rang du poulailler, mais si la grandiloquence primait alors, la vulgarité n’était pas de mise. Deux seules explications plausibles : il s’agit pour elle d’une représentation de routine (on est un dimanche soir), qu’elle assume en pensant à autre chose ; ou bien il s’est passé quelque chose en coulisses au début de la représentation, ce qui expliquerait les mauvaises scènes du début où les trois chanteurs principaux partaient en quenouille. Côté vocal, après avoir accroché une note facile après quelques minutes de chant, elle assure la représentation, mais sans véritable brio.
 
Il faut dire que le Radamès de service, Piero Giuliacci, ne les aide ni l’une ni l’autre, ne serait-ce que par son apparence et par son absence de jeu. Je sais qu’il est délicat de critiquer quelqu’un sur son physique, mais ce qui était acceptable en 1900 ne l’est plus aujourd’hui. On passerait encore là-dessus s’il chantait juste, ce qui n’est pas le cas : c’est souvent bas, malgré (ou à cause) de ses essais d’alléger, et sur les fins de phrase la voix bouge souvent. Qui plus est, il reste planté là où on l’a mis, et il ne se passe rien. À ses côtés, le Ramfis de Carlo Striuli est l’un des plus catastrophiques qui soient : la voix bouge, et semble même lui manquer par moments, comme s’il y avait des micro-coupures. L’Amonasro de Sergey Murzaev est correct sans génie. Quant au roi de Roberto Tagliavini, s’il a belle prestance, il n’est pas toujours en mesure, part souvent en retard avec une voix qui bouge. Fort heureusement, le messager est, lui, en pleine forme avec ses milliers de kilomètres dans les bottes, et la grande prêtresse de Nicoletta Curiel est, pour une fois, très correcte.
 
« Bravo Maestro » ! hurle la claque à peine Daniel Oren apparaît-il à 50 mètres de son pupitre. L’assistance répond mollement. Il faut dire que la réputation de ce chef s’épuise au fur et à mesure qu’il continue de venir assurer des représentations de routine à Vérone. Il dirige ce soir Aïda toujours de la même manière (cf. l’enregistrement déjà cité), à croire qu’il n’a pas ouvert la partition depuis belle lurette. Ni ce qui se passe sur scène, ni les chanteurs solistes ne l’intéressent, d’ailleurs il ne les regarde pour ainsi dire pas, surtout dans les moments délicats. En revanche, il se montre très intéressé par les chœurs, notamment ceux côté jardin. C’est encore une chance, car il s’évertue à dérouter tout un chacun par des accelerando soudains où les chœurs – qui peinent déjà à être ensemble de chaque côté de la scène – ont du mal à suivre. En fait, on a surtout l’impression que l’ensemble n’a pas été répété avec le même chef.
 
Malgré la claque qui essaie vainement et pitoyablement d’entraîner les spectateurs trop clairsemés, le spectacle se termine dans une indifférence relative. Nous dirons donc que ce n’était pas un bon soir, et les chanteurs ont dû dire de leur côté : « le public n’était guère bon ce soir ». Chacun voit midi à sa porte…
 
 

 

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