Merci, Mister Wilson !

Madama Butterfly - Paris (Bastille)

Par Brigitte Cormier | ven 14 Février 2014 | Imprimer
 
En ce soir de première d’une nouvelle série de votre Madama Butterfly, l’Opéra Bastille fait salle comble. Créée il y a vingt ans et représentée soixante-quinze fois in loco, votre mise en scène a encore embelli, Mister Robert Wilson ! Il faut dire qu’il s’agit de l’une des plus belles réussites de votre carrière. La concordance entre votre style et l’univers d’une œuvre qui était l’opéra préféré de son compositeur est évidente. Une fois de plus, vous êtes venu à Paris afin de la retravailler, l’éclairage surtout. Baignant le plateau d’une inquiétante atmosphère teintée de poésie et incluant une sorte de continuo visuel, projeté en fondu enchaîné sur grand écran, ces lumières-là rendent tout « décor » superflu. Elles ont atteint une telle beauté, une telle justesse de couleurs, qu’elles semblent naître par magie des harmoniques ô combien évocatrices de la musique Puccinienne.
Contribuant fortement à cet état de grâce, l’Orchestre national de l’Opéra de Paris brille de tous ses feux. Sous la baguette très sûre de Daniele Callegari, l’un des grands défenseurs de la musique italienne, dont il sait révéler l’esprit et la légèreté aussi bien que l’expressivité, le drame sournois se joue avec force sous les dehors d’un exotisme raffiné. Par un savant mélange de styles, d’éléments thématiques attachés aux personnages, d’ostinatos, de mélodies enroulées sur elles-mêmes, Puccini a dépeint deux cultures que tout oppose.
Alors que Pinkerton, officier de marine américain ne songe qu’à son plaisir immédiat, Cio-Cio-San, petite geisha japonaise, fait un rêve de jeune-fille auquel elle s’entête de croire, en dépit des mises en garde des siens. Assez banale au début du XXe siècle, l’aventure s’achève ici, comme par mégarde, par une poignante mise à mort involontaire. Ne disposant que de très rares accessoires, corsetés dans des costumes sophistiqués et stylisés à l’extrême, devant exécuter la gestuelle wilsonienne (qui convient mieux au pays du soleil levant qu’aux légendes germaniques) les choristes et le plateau de chanteurs dans son ensemble méritent des louanges. Carlo Bosi, Goro obséquieux à souhait, Florian Sempey (Yamadori) et Scott Wilde (Le bonze) sont tout à fait à la hauteur de leurs extravagantes interventions. La jeune soprano française, Marianne Crebassa est une luxueuse Kate Pinkerton et la mezzo roumaine Cornelia Oncioiu se montre une attachante Suzuki, compatissante et bien chantante. Le baryton Gabriele Viviani est un solide Sharpless à la diction italienne précise et au timbre agréable. Des réserves portent sur les deux protagonistes qui, s’acquittant selon leurs moyens de leurs rôles, semblent victimes d’une flagrante erreur de casting. Avec son manque de projection et son timbre plutôt insipide, le ténor roumain Teodor Ilincai n’a ni la personnalité ni les moyens vocaux de cette partie difficile. Quant à l’élégante Svetla Vassileva, si elle est une bonne comédienne à la silhouette somptueuse et au magnifique regard expressif, elle est loin du personnage juvénile de Cio-Cio-San. Pas étonnant que, dans cette mise en scène où les corps gardent leurs distances, le duo amoureux qui clôt la grande scène avec Pinkerton manque tellement de sensualité. Les aigus de la soprano fusent aisément mais un medium quasiment absent et un vibrato perceptible dès l’air d’entrée plombent ensuite la réussite du pathétique « Un bel di vedremo… », cette sorte de rêve éveillé, au milieu duquel apparaît la folie naissante de la petite japonaise.
Fort heureusement, à partir du retour de l’officier américain, quand le plus difficile est derrière elle, Svetla Vassileva trouve les ressources nécessaires pour interpréter magistralement une superbe dernière partie, tendue à l’extrême. Incarné par son enfant qui tournoie, battant faiblement des ailes tel un papillon de nuit dans la lumière, le désarroi de Cio-Cio-San aboutit au noble geste fatal qui va soudain mettre Pinkerton face à son incroyable légèreté.
 
 
 

 

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