Mieux qu’au cinéma !

Wuthering Heights - Montpellier (Festival)

Par Christian Peter | mer 14 Juillet 2010 | Imprimer
Pour le cinéphile, le nom de Bernard Herrmann est indissociable de celui d’Alfred Hitchcock pour qui il a signé la musique de pas moins de huit films, et non des moindres, durant la période hollywoodienne du cinéaste. Leur collaboration débute avec Mais qui a tué Harry ? (1955) et se poursuit jusqu’en 1966 avec, notamment, L’Homme qui en savait trop, Sueurs froides, La Mort aux trousses, Psychose, Pas de printemps pour Marnie. C’est Orson Welles qui avait fait débuter Herrmann au cinéma en lui proposant d’écrire la musique de Citizen Kane (1939). En vingt ans de carrière le compositeur aura l’occasion de travailler également pour Robert Wise, Raoul Walsh, Brian De Palma et même François Truffaut (La Mariée était en noir). Il signera en tout près d’une cinquantaine de musiques de films et décèdera peu de temps après avoir terminé celle de Taxi driver de Martin Scorsese.
 
Cependant, avant de travailler pour Hollywood, Herrmann avait nourri d’autres ambitions. Doté d’une solide formation musicale, ami de Charles Ives et d’Aaron Copland, il avait dirigé l’Orchestre de la CBS et écrit diverses pièces symphoniques entre 1929 et 1941. Dès 1943, il s’attèle à la composition de son unique opéra, Wuthering Heights, sur un livret de sa première épouse, Lucille Fletcher, d’après le roman éponyme d’Emilie Brontë. La partition, achevée en 1951, ne comporte pas moins de trois heures de musique. C’est probablement l’obstination de Herrmann à refuser qu’on y pratique la moindre coupure qui a fait obstacle à sa création, si bien que le compositeur finira par la faire exécuter à ses frais, en version de concert, en 1966, à Londres1.
L’opéra sera finalement monté pour la première et unique fois à Portland au cours de l’automne 82.
 
Tout comme le roman, le livret se présente sous la forme d’un flash-back. Il comporte un prologue au cours duquel Mr. Lockwood découvre le journal de Cathy, suivi de quatre actes dont l’action, qui débute vingt ans plus tôt, traite des amours tumultueuses et contrariée de Heathcliff et Cathy. Le récit s’achève avec la mort de l’héroïne. La seconde partie du roman n’est pas traitée. Le texte de Lucille Fletcher suit de très près celui d’Emilie Brontë et inclut même des poèmes de l’écrivain, notamment pour la mélodie qu’Isabella chante à Heathcliff au troisième acte: « Love is like the wild rose-brier ».
 
La musique, qualifiée par Herrmann lui-même de « néoromantique », n’est pas très éloignée de celles qu’il a écrites pour le cinéma. Libéré des contraintes imposées par le réalisateur, le musicien peut donner libre court à son inspiration. Dès le prélude, le spectateur est frappé par la puissante évocation de la tempête qui s’abat sur Hurlevent. Tout au long de l’ouvrage, le compositeur excelle à dépeindre l’atmosphère propre à chaque acte ou les tourments qui agitent les personnages. L’auditeur attentif reconnaîtra de façon fugitive certains motifs déjà présents dans L’aventure de Madame Muir et d’autres qui seront repris dans Sueurs froides ou La Mort aux trousses. L’instrumentation exploite habilement toutes les possibilités de l’orchestre symphonique auquel Herrmann va même adjoindre un piano pour accompagner la chanson d’Isabella. Pas un seul temps mort dans cette partition luxuriante, à l’exception peut-être du dénouement qui aurait gagné à être plus concis.
 
La distribution réunie pour la circonstance se révèle d’un très haut niveau jusque dans le choix des personnages secondaires. Nicolas Cavalier est un impeccable Mr Lockwood, sobre et réservé. Jérôme Varnier campe un Joseph à la fois obséquieux et autoritaire.
Doté d’une voix de ténor solide et bien timbrée, Yves Saelens se révèle parfait dans son emploi d’amoureux transi puis de mari trompé.
Hanna Schaer est une Nelly Dean plus vraie que nature. Avec une voix qui n’a rien perdu de son impact, elle livre une interprétation tout à fait conforme à l’idée que l’on se fait du personnage, témoin impuissant du drame qui se joue autour d’elle.
Vincent Le Texier n’a certes pas le plus beau timbre du monde mais sa voix convient tout à fait au personnage haineux de Hindley qu’il incarne avec conviction et un solide métier. Son monologue de l’acte quatre « Come, drink farewell to the long black hours » où sa ligne de chant débraillée traduit à merveille la déchéance du personnage est un grand moment de théâtre.
Laura Aikin affronte crânement le rôle écrasant de Cathy Earnshaw dont elle possède à la fois la fragilité et la détermination. Cette artiste attachante parvient à rendre crédible cette héroïne complexe et exaltée, aussi, lui pardonnera-t-on volontiers les quelques limites de son registre grave et une fatigue perceptible dans l’aigu à partir du troisième acte.
Dans le rôle d’Isabella, Marianne Crebassa constitue une véritable révélation. Cette jeune mezzo-soprano au physique avenant, fraîchement issue du CRR de Montpellier, possède une voix opulente et parfaitement projetée. De plus, elle s’offre le luxe de s’accompagner elle-même au piano dans son air du troisième acte. Une artiste dont on reparlera assurément.
Enfin, le grand triomphateur de la soirée est Boaz Daniel qui réalise une performance de haute volée. Le baryton israélien incarne le ténébreux Heathcliff avec une compréhension aiguë du personnage dont il restitue avec panache les différents affects. Le timbre est de bronze, la ligne de chant souveraine et la voix n’accuse aucune fatigue malgré la longueur de sa partie. La scène de son retour à l’acte trois est un des temps forts du concert.
 
A la tête d’un Orchestre National de Montpellier en grande forme, dont il réussit à tirer de superbes sonorités, Alain Altinoglu fait miroiter les mille facettes de cette œuvre foisonnante avec un enthousiasme communicatif.
 
Saluons pour conclure l’infatigable travail de René Koering qui, cette année encore, aura permis la redécouverte d’une partition fascinante, injustement oubliée.
                                                                                                                                                          
 
1 Un enregistrement de ce concert existe : réédité en CD chez Unicorn Kanchana ( 1993), il ne figure plus actuellement au catalogue .

 

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