En choisissant La clemenza di Tito pour sujet de l’opéra qui serait créé à l’occasion de son couronnement comme roi de Bohême, Léopold II s’inscrivait dans l’histoire, puisque sa référence était un souverain ayant réellement existé. Il annonçait ainsi à ses sujets son intention de régner en s’inspirant de ce modèle humain. En acceptant de composer la musique de cette œuvre, Mozart réalisait probablement un projet personnel, puisque selon Carl de Nys l’air de Vitellia « Non più di fiori… » était écrit des mois avant cette commande impériale. Faut-il s’en étonner ?
L’histoire de celui qu’on appelle Tito en italien est celle d’une ascension morale : fils de l’empereur Vespasien, il seconde sans états d’âme connus le gouvernement brutal de son père. Or quand il lui succède, ses contemporains sont témoins d’une métamorphose : confronté aux désastres de l’éruption du Vésuve, puis à un incendie qui dévaste Rome, il secourt les victimes de toutes les manières, et d’abord en renonçant à s’approprier les biens des disparus comme le faisaient ses prédécesseurs. Et au lieu de persécuter ses opposants, il les traite avec mansuétude, si bien qu’à sa mort prématurée il laisse la réputation d’un dirigeant idéal. Pour Mozart, devenu franc-maçon par conviction et non par opportunisme, ce cheminement altruiste est l’exemple de la conversion morale à laquelle chacun doit tendre pour devenir un homme digne de ce nom.
Dès lors, pourquoi les créateurs du Lab ont-ils fait de Vitellia leur héroïne ? Ils ont imaginé une suite à l’œuvre. Avant le début de l’opéra, autour d’une table à l’avant-scène, une journaliste annonce l’arrivée de Vittoria Vitelli, qui vient de publier un livre intitulé « Comment ne pas devenir première dame », tandis qu’ une inscription en lettres capitales proclame « LE COURAGE DE VITELLIA ». Impeccablement coiffée et strictement vêtue bcbg, elle déclare renoncer à la politique. Quand la musique retentit enfin, le spectateur doit comprendre que l’histoire va être présentée selon le point de vue de Vitellia, que des vidéos nous montreront dans sa résidence, loin des autres. Ces images révèleront son ambition secrète, exercer le pouvoir suprême. Si le lecteur arrive à suivre, il comprend que la simultanéité – puisque Vitellia est sur les écrans vidéo quand les autres sont sur scène – ajoute de la complexité sans éclairer sur le thème défini par le titre. (Ce n’est d’ailleurs pas le seul motif de perplexité : pourquoi Tito est-il présenté comme pourrait l’être le président de la république en France, drapeau tricolore, collier de la Légion d’honneur ?)
Courageuse, Vitellia ? Une tête politique ? La scène d’exposition est pourtant claire : c’est une femme profondément égoïste qui ne complote pas pour des motifs politiques mais par ressentiment personnel. Cousine de l’Hermione racinienne, elle en partage les réactions émotionnelles incontrôlées et contradictoires : jalouse, menteuse, irrationnelle, raciste – Bérénice, une étrangère ! – cette ambitieuse forcenée qui convoite passionnément les privilèges du pouvoir n’aime qu’elle-même et sa réputation lui importe plus que tout. La montrer songeuse devant les portraits d’empereur n’éclaire pas le sujet : la clémence de Tito est-elle une posture stratégique ou une conviction sincère ?
Ici, une parenthèse : l’image bcbg qui lui est donnée, associée aux prises de vues consenties par la direction du Negresco, fait d’abord penser à la regrettée Jeanne Augier qui en fut l’âme pendant près de soixante ans. Il reste singulier que Nice soit devenue le cadre de l’histoire racontée. On y voit une femme seule dans divers endroits – c’est Bérénice – et Vitellia elle-même s’y promène à Cimiez. Il y a même, en lieu et place des défilés prévus par le livret, des danses par un groupe en costume provençal. S’agissant d’une coproduction, faut-il comprendre que ces ingrédients niçois constitueront l’exotisme pour le public de Limoges, ou seront-ils remplacés par leurs équivalents locaux ? Pour les autres scènes, le décor est minimaliste, sans aucune référence à l’Antiquité hormis des bustes dont l’un représente peut-être Vitellius, un des éphémères empereurs qui se succédèrent l’année de la mort de Néron, et qui mourut lapidé par les Romains.
La Vitellia du livret a-t-elle une opinion sur l’usage politique de la clémence ? Elle n’est pas du genre à pardonner, il y faut une magnanimité qui lui est étrangère. A moins d’en tirer profit ? En adoptant son point de vue la mise en scène insinue que c’est par calcul que Tito est clément, et que sa sincérité est suspecte. La preuve ? Il annonce que l’or recueilli pour lui élever un temple doit être donné aux victimes du Vésuve. Donc le collier qui représente ce trésor devrait disparaître, or on le reverra, et on comprend pourquoi les conjurés dispersent des placards qui l’accusent de mentir. Or le Tito du livret est scrupuleusement honnête. Parce qu’il est tout puissant, il peut annihiler ses adversaires ou du moins les réduire au silence. Mais justement il ne le fait pas. Sa clémence, c’est l’équivalent de la miséricorde divine : elle n’exclut pas ses ennemis, parce qu’il y a toujours une bonne raison de pardonner. Elle n’a aucun rapport avec le pardon accordé par un président américain à ses partisans condamnés par la justice. Tito, lui, peut tout craindre de ceux qu’il amnistie, mais il prend le risque, non par calcul politique mais au nom de l’humanité que ses adversaires et lui ont en commun. Est-ce ce parti pris ou la complication du spectacle par l’insertion des vidéos ou les interventions nombreuses des machinistes modifiant à vue le dispositif scénique en disposant ou en retirant les accessoires du décor, aux saluts, des huées nombreuses ont fait jeu égal avec les enthousiastes qui ont acclamé l’équipe du Lab.
Par bonheur, la musique et le chant ont répondu aux attentes et ainsi atténué la déconvenue scénique. L’orchestre sonne avec la légèreté ou la gravité nécessaire, mais sans lourdeur, avec une justesse rythmique dont on peut remercier Kirill Karabits. Marches solennelles, émois intérieurs, tumulte de l’incendie, anxiété dévorante ou tendresse partagée, les affects divers suggérés par les lignes et les timbres sont aisément perceptibles dans cette lecture où l’analyse et la sensibilité se fondent. Précision des cordes, présence chantante du clavecin, volutes de la clarinette, au moins ces plaisirs survivent-ils. Les artistes des chœurs ne sont pas en reste, actifs pour leur figuration scénique, d’une belle homogénéité et d’une juste expressivité.
Cette homogénéité se retrouve chez les solistes. On a connu des Publio a la voix plus profonde mais celle de Gabriele Sagona est sonore, bien projetée, et sa stature lui confère la présence imposante qu’on suppose à un chef des prétoriens. La mise en scène le montre rôdant çà et là, contribuant ainsi à donner de l’ampleur au personnage. Les jeunes premiers, Annio et Servilia, sont touchants comme on l’attend. Coline Dutilleul, que l’on a vue d’abord lancer l’entretien avec l’auteur Vitellia Vitelli, transmet la spontanéité et la sincérité de ce personnage dévoué à Tito ; la voix est un peu claire mais bien placée, aussi agile et souple qu’il convient, et l’allure juvénile va de pair avec les élans post-adolescents que Mozart lui a donnés. Faustine de Monès n’a rien à lui envier sur le plan de la fraîcheur de la voix et la justesse des accents ; si son costume initial d’employée de bureau n’a rien de particulièrement séduisant, elle dévoilera, d’abord malgré elle, ensuite sciemment, des dessous qu’elle porte à ravir. Était-ce nécessaire dramatiquement, cela pourrait se discuter, mais on ne discutera pas la qualité du chant.
© Julien Perrin
Sesto, l’amoureux transi qui perd la tête entre sa soumission à sa tyrannique maîtresse et sa dévotion envers son ami dont la puissance le couvre de bienfaits, trouve en Marion Lebègue une interprète des plus convaincantes. Un collier de barbe et un complet veston l’aident à composer l’allure masculine du personnage. Dans la première scène, nervosité, trac, la voix déconcerte car elle sonne trop claire et sans ampleur, et puis elle s’échauffe, s’enfle, s’épanouit, retrouve ses couleurs, et elle se déploiera ainsi jusqu’à la fin, délivrant un mémorable « Parto, ma tu, ben mio… » et un non moins impressionnant de charge émotive « Deh, per questo istante solo… » où elle court de toute son extension, ce lâcher-prise libérant l’élan et lui assurant tout son impact sur l’auditeur conquis.
La cruelle Vitellia apparait donc sous les traits d’une maîtresse femme, qui sous une apparence impeccablement lisse dissimule les frustrations amères qui l’engagent sur la voie d’un complot homicide. Anaïs Constans s’est-elle amusée à composer ce personnage ? En tout cas elle joue le jeu sans fléchir, et pour elle pas de temps mort, la voix répond dès le début et gardera souplesse et fermeté superbes jusqu’à la fin, escaladant les cimes et dévalant sans peine apparente jusqu’aux graves profonds requis pour le redoutable « Non più di fiori ». Cette solidité, cette fermeté, cette ampleur, s’accordent à cette Vitellia qui dissimule à l’extérieur les désirs qui la tourmentent.
Pour le rôle-titre, Enea Scala a les prérequis techniques et s’adapte à la mise en scène, qui laisse planer le doute sur la pureté des motifs de la clémence de Tito, qui serait moins le fruit de sa réflexion sur l’indulgence nécessaire envers faiblesses humaines que l’option calculée d’une attitude qui crée des obligés et contribue ainsi à neutraliser l’opposition. Sa voix vigoureuse et étendue lui permet d’affronter crânement l’écriture et son jeu de scène nous a semblé suggérer efficacement l’ambigüité du personnage dans ce spectacle, en particulier avec son effigie, ambigüité entretenue par les inscriptions récurrentes où la clémence devient un projet, voire une injonction, et donc un moyen subtil de coercition. Tito serait-il l’ancêtre de Big Brother ? Décidément perverse cette approche !
Mais voici qu’à l’instant du triomphe, quand le chœur final demande aux Dieux de protéger les jours de Tito et de conserver ainsi à Rome son bonheur, Vitellia qui vient de serrer les mains à la ronde quitte les lieux et on voit Tito chanceler puis s’effondrer dans une posture quasi-foetale sous le pupitre installé pour son allocution. Noir, rideau, et les réactions mentionnées plus haut se libèrent, unanimement chaleureuses pour la fosse et les chanteurs.


