Œuvre méconnue à découvrir absolument

Turandot - Dijon

Par Jean-Marcel Humbert | dim 13 Mars 2011 | Imprimer
Œuvre mal-aimée ? Plutôt mal connue, éclipsée par celle de Puccini, la Turandot de Busoni est beaucoup plus fidèle à la pièce de Gozzi. Musicalement, elle se situe à cheval sur de nombreux genres, mais la partition est très agréable et s’écoute avec intérêt. A Dijon, l’œil déformant du metteur en scène (et chorégraphe) Cisco Aznar nous offre un spectacle foisonnant, dans le genre comédie musicale, d’un niveau de qualité qu’il est rare de voir en France. La scénographie et les costumes de Luis Lara, jouant entre le noir et les couleurs vives, merveilleusement éclairés par Samuel Marchina, sont accompagnés de vidéos de Cisco Aznar et Andreas Pfiffner qui occupent tout le fond de scène, et qui s’intègrent parfaitement à l’action sans prendre le pas sur elle (contrairement à celle de Bill Viola dans le Tristan de Bastille).
 
La dramaturgie est en grande partie repensée à partir du thème du film de Robert Aldrich, Qu’est-il arrivé à Baby Jane. Ce film, en 1962, avait fait l’effet d’une bombe : joué par une Bette Davis qui avait accepté de s’enlaidir, il montrait tout le poids de la petite enfance sur le développement de la personnalité. Le postulat développé ici veut donc que ce soit petite fille que Turandot ait construit sa propre déstructuration. Une fois adulte, oscillant entre Rita Hayworth et Marylin Monroe, elle aussi est en mal d’amour, entourée des têtes de ses prétendants éconduits rangées dans des placards ou pendant à des branches d’arbres comme autant de fruits monstrueux. Et à la fin, alors que l’opéra lui fait chanter les réjouissances du mariage, c’est son mari que le metteur en scène (et sa névrose obsessionnelle) lui font décapiter, en l’éclaboussant d’un sang qu’elle reçoit avec une évidente jubilation.
 
A propos de cinéma, Almodovar n’est jamais loin dans cette mise en scène extraordinaire – dans tous les sens du terme – qui mêle Espagne, Italie, Allemagne et Amérique du Sud, et bien sûr une Chine de rêve esquissée à travers des ballets confondants par leurs qualités rythmiques et évocatrices, et par l’art accompli de leurs interprètes. Entre fantastique, caricature, pantomime et cirque2, l’action se déroule sur un rythme infernal : danses genre Rockettes des années 20, ecclésiastique castrateur de service, SM des travestis berlinois, cartes à jouer d’Alice au Pays des Merveilles et mises à mort de taureaux espagnols devant une Turandot habillée en Carmencita. D’aucuns diront que trop, c’est trop, mais la démesure, en l’occurrence, sied bien à cette relecture de l’œuvre, d’autant que tout y est drôle3 et plein de clins d’œil.
 
La distribution, de grande qualité, est solide et sans failles. Toutes les voix sont fort belles, à commencer par Sabine Hogrefe (Turandot), chanteuse wagnérienne4 à l’émission rappelant celle de Birgit Nilsson. A la fois pleine d’humour et bonne technicienne, elle s’est adaptée parfaitement à ce que lui a demandé le metteur en scène. Thomas Piffka (Kalaf) est un excellent ténor, à la voix puissante et sonore, et au jeu bien adapté, entre L’Opéra de Quat’Sous et Certains l’aiment chaud. Diana Axentii (Adelma) défend avec art son rôle de suivante qui, pour une fois, n’a rien d’ennuyeux. Et Loïc Felix (Truffaldino) a une fort belle et puissante voix de trial qui doit faire merveille également dans beaucoup d’autres rôles (par exemple le caissier des Brigands que l’on va revoir prochainement avec lui à Paris). Le reste de la distribution, avec notamment Mischa Schelomianski (Altoum), Bernard Deletré (Barak), Josef Wagner et Igor Gnidii (les ministres) est tout aussi excellente. Le chef Daniel Kawka mène tout son monde avec fougue et précision, rendant parfaitement justice à tous les aspects de la partition.
 
Seule ombre au tableau, cette somptueuse et exceptionnelle production n’est donnée que trois fois à Dijon. On souhaite la voir présentée sur d’autres scènes en attendant la vidéo.
 
 
 
 
1 À la création et dans la plupart des reprises ultérieures, l’œuvre était couplée avec Arlecchino, opéra en un acte de Busoni.
2 Ici merveilleusement servie par les apprentis-artistes du Centre d’Art et de Formation aux Arts du Cirque – Académie Fratellini et les élèves du Conservatoire à rayonnement régional de Dijon.
3 Par exemple la scène fort réjouissante où Adelma révèle le nom du prince inconnu, montrant parmi beaucoup d’autres la finesse et le soin de la direction d’acteurs.
4 Elle sera Brunehilde au Met en juillet 2011.
 
 

 

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