On n'a pas tous les jours vingt ans

Par Jean Michel Pennetier | mer 25 Juillet 2012 | Imprimer
 
Créé il y a 20 ans par Placido Domingo, Operalia est rapidement devenu le concours de chant le plus couru des jeunes artistes lyriques. Plusieurs raisons viennent expliquer cette réussite : d’abord, l’aura de son créateur ; ensuite son investissement personnel : les premières années, Placido n’hésita pas à payer de sa personne en chantant aux côtés des finalistes puis ensuite à les accompagner en dirigeant l’orchestre ; ainsi, il attirait sur eux le regard d’un public souvent venu initialement pour lui ; notons également que le concours est, en quelque sorte, itinérant : dans une certaine mesure, il va vers les chanteurs en herbe au lieu d’attendre qu’ils viennent à lui ; mais le coup de génie aura été de ne constituer le jury que de « sélectionneurs » potentiels : directeurs d’opéra, directeurs artistiques ou musicaux … Les personnalités qui jugent sont avant tout des responsables susceptibles d’engager les personnes qu’ils entendent. Pas besoin donc d’être vainqueur pour taper dans l’œil (et l’oreille) d’un directeur qui vous proposera un contrat. Les lauréats du concours Operalia ont ainsi l’opportunité de débuter sur les grandes scènes plus rapidement que certains vainqueurs de concours traditionnels. Mais la méthode a un défaut : un directeur artistique n’a pas l’oreille d’un chanteur, d’un critique, d’un professeur de chant voire d’un agent ; il détecte la voix immédiatement flatteuse sans voir ses failles et ses lacunes techniques alors qu’un professionnel du chant saura détecter un potentiel, même dans une voix à la peine (on a vu ainsi des mezzos à l’aigu difficile se révéler d’authentiques sopranos sur les conseils d’un jury).
Bien qu’inauguré à Paris dans le tout nouvel Opéra Bastille, c’est au Royal Opera que revient l’honneur de célébrer l’anniversaire de ce concours. Le programme affiche des lauréats récents et des chanteurs confirmés voire d’authentiques divi, aux côtés de l’inoxydable Placido. Le programme est essentiellement festif, composé majoritairement de morceaux populaires, idéaux pour un concert de cette nature. Après une ouverture des Meistersinger superbement dirigé par Antonio Pappano, quelques discours et témoignages vidéos, le concert lyrique commence avec un archétype du « produit Operalia », Rolando Villazon, l’exemple même d’une carrière fulgurante stoppée par des problèmes techniques. En bonne forme après son repos forcé, le ténor mexicain chante les couplets de Kleinzac « comme avant » : la projection reste un peu faible, le medium un peu sourd, mais l’aigu résonne bien. Et « comme avant », le chanteur ne sait pas limiter ses débordements, arpentant la scène d’un bout à l’autre avec de grands gestes. A noter que la réplique de Nathanaël (« Ô bizarre cervelle, qui diable peins-tu là ? ») est ici donnée par … Pappano himself ! Villazon reviendra pour le duo Rodolfo / Marcello de La Bohème, Domingo chantant la partie baryton, la proximité des timbres des deux ténors se révélant un peu perturbante.
 
Suite à la défection soudaine d’Erwin Schrott, et devant l’impossibilité de faire un remplacement de dernière minute par un autre basse lauréate d’Operalia, le duo Adina / Dulcamara est remplacé par celui avec Nemorino, Joseph Calleja chantant aux côtés de Sonya Yoncheva. Récemment entendue à l’Opéra-comique, le jeune soprano démontre que sa belle voix lyrique n’a pas peur des grandes salles. En balourd, le ténor maltais est scéniquement idéal, mais la voix est, comme souvent, un peu monotone. Sonya Yoncheva reviendra pour une Louise absolument remarquable de musicalité, mais un peu insuffisante en termes d’articulation du français. Calleja quant à lui clôt la première partie avec un magnifique duo des Pêcheurs de Perles (dans la version traditionnelle, avec reprise de « Oui c’est elle ! »), aux côtés de Domingo : les timbres sont ici assez différenciés pour faire abstraction du fait que nous entendons indubitablement deux ténors. Calleja reviendra enfin en seconde partie pour le célébrissime « Nessun dorma » de Turandot, qui démarre bien mais qui met vite à l’épreuve ses moyens : le paroxysme final tombe un peu à plat et il faut souhaiter que le chanteur n’aborde pas de si tôt un répertoire loin de son territoire vocal naturel.
Lauréate du premier concours, Nina Stemme incarne une Sieglinde idéale dans un extrait malheureusement trop court du duo de La Walkyrie, aux côtés d’un Domingo qui dispose encore de beaux restes. La chanteuse suédoise prend sa revanche en seconde partie où elle incarne une magnifique Elizabeth de Tannhäuser.
Autre lauréate typique, Julia Novikova incarne Amina pour une scène finale de La Sonnambula absolument ébouriffante : certes la voix est encore un peu petite et manque de largeur, le suraigu est naturel plutôt que travaillé, mais on peut difficilement résister au plaisir jubilatoire de ses variations et de cette succession de « contre-notes » jusqu’au contre-fa sans effort apparent par-dessus les chœurs. Aux côtés de Placido, pas vraiment libéré en Rigoletto, elle sait également faire preuve d’une belle sensibilité en Gilda dans le duo final de l’acte II qu’elle couronne d’un magnifique contre mi bémol, Domingo n’ayant aucun mérite avec son la bémol !
Dans ses deux interventions solos, Stefan Pop ne soulève pas l’enthousiasme du public : timbre aigre sans couleurs, vibratello continuel, technique sommaire (la cadence de « La Donna è mobile ») ; certes, l’aigu ne semble lui poser aucun problème, mais les notes émises le sont sans éclat.
En première partie, Joyce DiDonato offre une scène finale de La Donna del Lago absolument phénoménale d’aplomb technique et encore plus spectaculaire qu’à Paris (et, cerise sur le gâteau, avec un chef et un orchestre bien décidés à ne pas saboter cette musique). Villazon la rejoint pour le duo final Tebaldo / Romeo des Capuleti e i Montecchi de Bellini, là encore remarquable en tous points. C’est finalement seul que Placido Domingo donne sa meilleure contribution avec un « Nemico della patria » d’anthologie, aussi insolent que l’année passée au concert de Perelada. Le concert se termine par un unique bis, mais spectaculaire, le sextuor de Lucia di Lammermoor ...dans une version pour 10 pupitres !
Une belle soirée festive qui vient clore une très belle saison du Royal Opera et qui doit aussi énormément au talent incroyablement versatile d’Antonio Pappano, décidément à l’aise dans tous les répertoires. Une telle capacité à passer de Wagner à Rossini via Verdi ou Charpentier, tout en respectant des styles totalement disparates, est absolument unique chez les grands chefs actuels. Très bonne prestation également des chœurs et de l’orchestre : un sans faute. Signalons enfin que le spectacle était enregistré par la BBC en vue d’une diffusion pour les fêtes de Noël. Heureux britanniques !
 
 
 

 

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