Pari gagné pour Bertrand de Billy

Webern, Chausson, Dutilleux, Schumann - Paris (Pleyel)

Par Juliette Buch | mer 22 Septembre 2010 | Imprimer
Beau programme que celui de ce nouveau concert de l’Orchestre de Paris (donné également le lendemain 23 septembre) décidément en grande forme après le fascinant Kullervo de la semaine précédente, et concocté par le chef français Bertrand de Billy, qui dirigeait cette prestigieuse formation pour la première fois. Le choix des œuvres porte indiscutablement sa marque et fait la part belle au répertoire français et allemand, en équilibrant judicieusement musique contemporaine et romantique, pièces courtes et plus longues, poussant le raffinement jusqu’à les faire se répondre.
 
La pièce d’Anton Webern Im Sommerwind, composée en 1904 d’après un texte du poète allemand Bruno Wille (1860-1928), baigne dans un post-romantisme wagnérien qui rappelle Richard Strauss, celui du Rosenkavalier, par son opulence sensuelle et hédoniste. Très courte – moins de quinze minutes – elle n’en captive pas moins par sa richesse et sa densité, et l’orchestre y brille de mille feux.
 
Ernest Chausson, disciple de Franck et ami de Debussy, fut très influencé par la musique de Wagner, comme l’atteste ce célèbre Poème de l’Amour et de la Mer composé entre 1882 et 1892 sur des poèmes délicieusement décadents de Maurice Bouchor. Nous attendions beaucoup de la prestation de Susan Graham, dont le timbrechaud,opulent, velouté et chatoyant, semblait à priori idéal pour cette œuvre, mélange subtil de sensualité exacerbée et de sombre mélancolie. Il faut bien avouer que cette belle artiste, désormais blonde comme les blés, amincie et suprêmement élégante, nous a semblé parfois en difficulté, souvent couverte par l’orchestre, surtout dans le médium et le grave. L’aigu est plus sonore, certes, mais fait apparaître une légère fêlure, comme un voile à peine perceptible qui l’empêche de s’épanouir tout à fait. De plus, la diction n’est pas toujours intelligible, ce qui est surprenant pour une chanteuse renommée pour l’excellence de son français.
Reconnaissons cependant que l’interprétation est soignée et même raffinée, le chant stylé et nuancé, au détriment toutefois de la passion et même de l’émotion, comme si la cantatrice, prudente, ne souhaitait pas s’impliquer au-delà d’un bon goût de grande classe, mais sans éclat. A sa décharge, gageons qu’il s’agit d’une partition redoutable, car elle requiert à la fois une puissance vocale impressionnante, apte à rivaliser avec l’opulence du tissu orchestral et exige également une diction parfaite, voire impérieuse. A notre connaissance, une des rares chanteuses susceptibles de réunir ces qualités demeure sans conteste la grande Régine Crespin, par ailleurs immense wagnérienne – ceci explique sans doute cela – que nous avions eu la chance d’entendre dans cette œuvre en live, au sommet de sa carrière et de ses moyens, et dont nous conserverons à jamais un souvenir ébloui. Souhaitons qu’en ce qui concerne Susan Graham, il s’agisse d’une méforme passagère, et qu’il nous sera bientôt possible de la réentendre en possession de tous ses superbes moyens.
 
La seconde partie du concert, qui s’ouvre avec Le Mystère de l’Instant, confirme une fois de plus la facilité avec laquelle l’orchestre s’adapte à tous les répertoires, et en particulier cette œuvre de Dutilleux, empreinte de mystère et de spiritualité, dédiée au chef d’orchestre suisse Paul Sacher, qui est également un vibrant hommage à la Musique pour cordes, percussion et célesta de Bartok. Dés les premières mesures de la Symphonie n° 4 de Schumann, Bertrand de Billy confirme de manière éclatante sa profonde empathie avec la musique romantique allemande, déjà amplement démontrée par toutes les années passées à la tête de l’Orchestre Symphonique de la radio autrichienne. Avec lui, cette Symphonie que le compositeur lui-même avait remaniée, la trouvant trop lourde, voire clinquante, acquiert une légèreté et une finesse incomparables, à l’opposé de la grandeur solennelle avec laquelle certains chefs l’ont dirigée. En fait, grâce à de Billy, elle lorgne délibérément vers Mozart, mettant en évidence ses affinités avec la Haffner, surtout dans le mouvement final, mélange jubilatoire et décoiffant d’une énergie remplie d’allégresse, qui galvanise l’orchestre et le public.
 
Jolie manière de célébrer le bicentenaire de la naissance de Schumann et pari gagné pour le chef que nous espérons revoir bientôt à Paris.
 

 

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