Plus c’est gros, plus ça passe !

Tannhaüser - Londres (ROH)

Par Placido Carrerotti | lun 27 Décembre 2010 | Imprimer
Quelques jours à peine après une belle Adriana Lecouvreur, les ténors sont toujours à l’honneur au Royal Opera avec un Tannhäuser qui aura séduit public et critique. A tout seigneur, tout honneur, Johan Botha campe ici un héros incroyable d’insolence vocale et d’endurance. On aura rarement rendu à ce point justice à ce rôle épuisant : d’un bout à l’autre et jusqu’à la scène finale qu’il aborde « frais comme un gardon », le chanteur sud-africain déploie une splendeur vocale et une facilité hors du commun, alliée à une finesse interprétative tout aussi rare dans l’intelligence du texte. Il n’est pas courant d’entendre Wagner aussi bien chanté, avec un tel respect des nuances, un pareil legato. D’où vient que nous restions néanmoins sur notre faim ? D’une certaine monotonie d’une part : le ténor varie peu les couleurs musicales, même s’il « dit » correctement le texte et s’il nuance l’émission avec subtilité. D’un manque de rayonnement dans l’aigu ensuite : les notes sont bien là, mais un peu trop dans le masque ; il leur manque ce côté « ouvert » du mythique « heldentenor » (ceci explique d’ailleurs ladite fraîcheur vocale). D’une présence scénique encombrante, enfin : Botha est un artiste massif, au physique imposant, peu agile sur scène. Difficile de croire ici au héros romantique voulu par Wagner. A ces réserves près, le ténor sud-africain n’en reste pas moins un des chanteurs wagnériens les plus intéressants du moment.
 
A ses côtés, Eva-Maria Westbroek déploierait presque les défauts et qualités inverses. Physique idéale de l’héroïne « blonde » wagnérienne, présence scénique brulante … Mais la fréquentation régulière de rôles particulièrement lourds semble avoir entamé son capital vocal : l’air d’entrée nous laisse sur notre faim et il faudra de longues minutes avant que le soprano ne finisse par maîtriser un vibrato aléatoire qui nuit au soutien de la ligne vocale. Portée par la mise-en-scène, son Elisabeth est néanmoins particulièrement émouvante, rendant crédible les absurdités d’un livret improbable. Espérons que l’artiste saura maîtriser à temps ces soucis vocaux, car l’interprète demeure passionnante.
 
Dans le rôle toujours très « payant » de Wolfram von Eschinbach, Christian Gerhaher triomphe sans peine à l’applaudimètre (on ose à peine dire « comme d’habitude »). Le timbre n’est pourtant pas d’une grande richesse et la voix n’est pas très large mais la projection est suffisante, la musicalité parfaite, l’attention au texte particulièrement soignée quoique sans excès. Quitte à passer pour un rabat-joie, c’est ce qu’on peut faire de mieux avec des moyens limités. On admirera au passage une constance admirable dans la « romance à l’étoile », polluée par les tousseurs déchainés : rarement aurais-je pu côtoyer un public aussi peu soucieux de ses voisins !
 
En Vénus, Michaela Schuster ne se situe pas au même niveau du reste de la distribution: voix un peu usée au timbre un peu ingrat, suraigu tendu, personnalité un peu fade … Reste un physique crédible et une projection respectable : au global, rien d’indigne mais rien non plus qui ne soit digne des trois partenaires déjà cités.
 
Les autres rôles sont globalement bien tenus : le Landgrave de Christof Fischesser est musicalement impeccable mais la voix est plutôt claire pour une basse, le Walther de Timothy Robinson est excellent. On notera également un très bon berger du jeune Alexander Lee.
Renforcés d’un nombre appréciable de « surnuméraires » (d’ailleurs élégamment cités dans le programme), les chœurs sont remarquables de présence mais surtout de nuances. En revanche, ils ne sont pas toujours parfaitement en place. Néanmoins, il y avait longtemps qu’on ne les avait pas entendus aussi spectaculaires.
 
Dans une de ses rares apparitions lyriques, Semyon Bychkov conduit de main de maître un orchestre du Royal Opera largement au-delà de ses possibilités habituelles, les traditionnels « pains » des cuivres et des bois se faisant plus discrets que d’habitude. L’ouverture, parfaitement mise en place, est un modèle de précision, de même que la Bacchanale qui suit. Bychkov offre également une introduction au dernier acte tout à fait admirable, un passage pourtant moins spectaculaire que ceux déjà mentionnés. Pour la partie purement lyrique, on appréciera un accompagnement attentif des solistes (en revanche, on n’échappe pas aux décalages avec les chœurs) mais la direction manque de pathos : on est assez loin du « grand opéra romantique » prévu, mais cette direction « au scalpel » reste intéressante à défaut d’être totalement convaincante.
 
La mis en scène de Tim Albery démarre assez fort : le rideau se lève au milieu de l’ouverture sur un version miniature du cadre de scène du Royal Opera ; différents « mâles » sont séduits par les danseuses du Venusberg autour d’une gigantesque table qui fait presque figure de podium de défilé de mode, dans une chorégraphie où la tension sexuelle augmente progressivement (un écho du « Boléro » de Béjart, mais en version « soft » : nous sommes à Londres). Inutile de dire que Botha ne fait pas partie des danseurs. La chorégraphie de Maxine Braham réussit à être à la fois expressive, originale et nouvelle, parfaitement en phase avec la musique et totalement pertinente : preuve qu’on peut être moderne tout en parant à l’avance une grande partie des réserves du public traditionnaliste. Au second acte, Michael Levine nous propose toujours un décor de théâtre dans le théâtre, mais dans un cadre totalement délabré : des ruines du proscenium précédent comme dévastés par un bombardement. On imagine, soit que les tournois de chanteurs ont dégénéré au point que les peuples en sont venus aux armes, soit que, malgré la guerre, tout ce petit monde dispose d’assez de temps libre pour organiser régulièrement des radio-crochets ! Pour justifier ce parti scénographique, les chanteurs sont habillés comme des francs-tireurs des Balkans, mitraillette en bandoulière pour les hommes, fouloirs gris pour les dames, ce qui rend encore plus absurde le concours de chant. Le troisième acte, donné dans des ruines de ruines, n’apporte pas de conclusion explicative à ce choix de mise en scène et on reste un peu sur sa faim, même si la direction d’acteurs est d’un grand professionnalisme.
 
Pour finir, une petite réflexion. Voilà plusieurs années que le Royal Opera nous offre unes des plus brillantes saisons européennes. Sans salle ultramoderne. Sans routine des titres. Sans subventions importantes. Sans abonnements. Sans déballages médiatiques de ses directeurs successifs. Sans crises sociales régulières. Bref : sans commentaires.
 
 
 

 

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