Plus sage que folle

Le Nozze di Figaro - Rennes

Par Tania Bracq | mer 23 Mai 2012 | Imprimer
 

 

Temps de crise oblige, Les Noces de Figaro proposées par l'Opéra de Rennes est une reprise d'une coproduction de l’Opéra national de Lorraine et du Théâtre de Caen datant de 2007 et déjà affichée à Nancy l'an passé. L’Opéra de Rennes qui pratique une politique tarifaire courageuse – il s’agit sans doute de la maison d'opéra proposant les prix les plus raisonnables de l'Hexagone - utilise intelligemment ce système depuis plusieurs années, souvent pour le meilleur comme un Rinaldo aux bougies venu de Prague ou encore un Falstaff nantais.

 

Ici le résultat est agréable sans être enthousiasmant. Manque un petit quelque chose qui ferait de ces Nozze une folle journée. L’œuvre est transposée dans l'entre-deux-guerres, sans doute pour évoquer une période de crise comparable à celle qui précède la Révolution française. Zurich en 2007 avait fait le même choix, pourquoi pas, même si le spectateur se sent parfois plus chez Feydeau que chez Beaumarchais.

Le metteur en scène, Jean Liermier, choisit de situer l'essentiel de l'action dans les coulisses du château : l'office, un couloir ou encore la cave à vin. Dans cette œuvre du travestissement, il nous installe donc dans l'envers du décor, là où les âmes se mettent à nu. L'idée, plaisante, est servie par un décor élégant et de très belles lumières. Sa direction d'acteur est fine, il semble très respectueux d'une œuvre qu'il sert avec intelligence, s’en remettant à l'architecture remarquable élaborée par le tandem Mozart-Da Ponte.

On regrette un peu que le contraste physique entre la Comtesse et Suzanne ne rende peu crédible l’intérêt du Comte pour l'une au détriment de l'autre. D'autant plus que Caterina Di Tonno campe une Suzanne de très bonne tenue, au timbre espiègle. Elle utilise une large palette de nuances expressives pour exprimer sous textes et hésitations.

 

Raffaella Milanesi, qui interprète la Comtesse, est vocalement plus en retrait, manquant de plénitude dans les soli et s'affirmant bien mieux dans les ensembles. Elle est également mise en difficulté par le tempo, comme dans « Porgi Amor »où elle n'a pas vraiment le temps de s'installer dans l'émotion tant le chef la presse.
 


© Opéra de Rennes

Le Figaro de Yuri Kissin semble chercher son assise vocale dans les premières scènes avant d'offrir un splendide quatrième acte, libéré sans doute du stress qu'engendre toute première.

Kevin Greenlaw incarne un Comte d'une belle prestance, grand seigneur libertin qui, s'il n'est pas dépourvu de morgue, semble également sincèrement épris de Suzanne et réellement touché par la détresse de son épouse. Sa voix joue remarquablement de ces intermittences du cœur avec un travail de couleur convainquant. Les piani sont parfois insuffisants pour passer la fosse d'orchestre malheureusement.

Hélène Delalande compose un Cherubin un peu faible musicalement avec des nuances quasi nasales mais très convainquant scéniquement ; sa grande silhouette, naïve et dégingandée, est parfaitement crédible et l'on prend finalement beaucoup de plaisir à chacune de ses interventions.

Kathleen Wilkinson est une excellente Marcellina qui délaisse la caricature pour composer un personnage très humain.

Violaine Le Chenadec, jeune bretonne connue du public rennais, a interprété plusieurs seconds plans à l'opera au fil des années. Elle termine actuellement sa formation au CNSM de Lyon et propose une Barberina délicieuse et fragile à souhait.

Les autres seconds rôles sont au diapason avec des silhouettes joliment dessinées et vocalement à leur affaire, tant pour le Bartolo de Vincent Billier que le Basilio de Léonard Pezzino.

La troupe révèle sa cohérence dans les ensembles, interprétés avec une grande intelligence musicale. Les récitatifs sont également très réussis. La complicité entre le claveciniste Alessandro Bicci et ses artistes est visible et son interprétation pleine d'humour musical et de commentaires ironiques réjouit l'oreille.

Pourquoi, alors, restons-nous au bord de l’émotion alors que les artistes, le metteur en scène servent respectueusement l’œuvre ? Il manque ce « je-ne-sais-quoi » doont nous parlions, ce « presque rien » qui aurait fait de cet agréable moment un feu d'artifice. La faute à la première  ? Peut-être. Les artistes, dans le premier acte en particulier, semblent tendus, il est symptomatique d'ailleurs qu'ils soient alors en deçà du tempo à plusieurs reprises. Heureusement le quatrième acte, lui, est très réussi. L'idée du grand escalier derrière lequel se dissimule douloureusement Figaro est excellente, l'ouverture sur le ciel et les lampions de la fête, ravissante. Ce décor qui allie esthétique et efficacité scénique, s'avère parfait pour les jeux de cache-cache imposés par l'intrigue. Les artistes s'amusent enfin, les spectateurs également. Corriam tutti a festeggiar ? Mieux vaut tard que jamais.

Version conseillée

Mozart - Le nozze di Figaro | Compositeurs Divers par Carlo Maria Giulini

 

 

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