Porcelaine dans un magasin d’éléphants

Le Nozze di Figaro - Paris (Bastille)

Par Clément Taillia | ven 13 Mai 2011 | Imprimer
A l’automne dernier, les Noces de Figaro façon Giorgio Strehler (et importées de la Scala, destruction des décors parisiens oblige) avaient fait sur la scène de l’Opéra Bastille un retour spectaculaire où l’impressionnant taux de remplissage le disputait aux doutes suscités par la pertinence de cette reprise. Au mois de mai, avec une distribution sensiblement différente, les questions subsistent : incontestablement, ce spectacle fait salle comble, mais c’est justement par la salle que le bât blesse. L’on a souvent dit de Strehler qu’il avait su capter mieux que quiconque l’esprit inimitable des Noces de Figaro, son mélange particulier de gravité et d’humour, de clairvoyance désabusée et d’optimisme opiniâtre, de moralisme et de libertinage, de nostalgie et de joie de vivre. Mais sa fidélité à Mozart, sa subtilité même ne se transforment-elles pas en handicap sous la grisaille d’un Opéra Bastille décidément incompatible avec cette œuvre ? De même que l’orchestre, dès les premières mesures de l’ouverture, donne l'impression de jouer au fond d’une piscine olympique vide (la direction brouillonne de Dan Ettinger, qui ne semble pas avoir eu beaucoup de temps pour répéter, n’y est pas étrangère), de même que, du côté des chanteurs, la moindre nuance piano frise irrémédiablement l’inintelligible, de même, rien ou presque ne nous apparaît des regards qui se croisent, des mains qui se frôlent, des gestes esquissés et des chairs frémissantes réputées faire tout le prix d’un spectacle qui, vu d’ici, n’est que statique –et infidèle, conséquemment, à une œuvre qui réclame du dynamisme, sinon de la frénésie. Ne reste qu’un écrin de décors et de costumes fastueux (merci, Ezio Frigerio) au beau milieu duquel chacun se place pour ses airs de bravoure, et dont le charme désuet est impuissant à insuffler un élan, à poser une atmosphère.
Les chanteurs, pourtant, font tout ce qu’ils peuvent pour être autre chose que de simples silhouettes –et la plupart d’entre eux, fort heureusement, peuvent beaucoup : point de réserve à émettre sur les seconds rôles, excellents de l’Antonio de Christian Tréguier au Basilio de Robin Leggate en passant par le Don Curzio d’Antoine Normand. Zoe Nicolaidou est une belle Barbarina, et le sera plus encore quand elle préservera sa voix des quelques sonorités un peu aigres qui empêchent « Lo perduta » de s’épanouir tout à fait idéalement. Maurizio Muraro, formidable Bartolo, est flanqué de la Marcellina d’Ann Murray, plus vraiment irréprochable vocalement, on s’en doute, mais grande artiste que l’on retrouve avec plaisir. Après avoir été, dans Giulio Cesare, un émouvant Sesto, la jeune mezzo new-yorkaise Isabel Leonard impose avec évidence un Chérubin idéalement androgyne, ardent mais surtout infiniment tendre (les dernières phrases de « Non so piu »... : « parla d’amor con me »), porté par une maîtrise vocale (et par une beauté !) qui ne laisse pas indifférent.
Les rôles principaux convainquent tout autant. Pour le peu qu’on s’habitue à un vibrato assez présent, on apprécie la clarté vocale, la jeunesse et la séduction du Comte que propose Christopher Maltman. « Hai gia vinta la causa » lui permet d’ailleurs de se tailler un succès personnel très mérité. Sa compagne est incarnée par Dorothea Röschmann. Elle a souvent chanté le rôle, y compris, ces dernières années, au Festival de Salzbourg et au Royal Opera House, Covent Garden sans toujours convaincre qu’elle en avait parfaitement les moyens. Les aigus, dans « Porgi amor » comme dans « Dove sono », sont parfois un peu criés, carence que la soprano allemande tente, plus ou moins habilement, de faire passer pour de la véhémence expressive. Reste une voix remarquablement conduite, et une interprète émouvante : c’est déjà beaucoup. Le couple Susanna-Figaro s’impose quant à lui sans aucun problème : elle (Julia Kleiter) a assez de puissance pour que « Deh, vieni, non tardar oh gioia bella » ne sonne pas trop confidentiel, et assez de tempérament pour animer les ensembles où son rôle, très souvent, est prépondérant. Lui (Erwin Schrott) a tout : la voix bien sûr, indubitablement sexy et saturée d’harmoniques, la présence, aussi roublarde qu’élégante (n’oublions pas que Figaro a une « haute naissance… »), la finesse, le charisme, etc. Tout était réuni pour faire une excellente soirée… à Garnier !
 
 

 

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