D’ordinaire, Les Mamelles de Tirésias sont couplées avec une autre pièce, mais l’Opéra national du Rhin a pris la décision de se focaliser exclusivement sur l’opéra-bouffe de Poulenc d’une heure à peine. Le court chef-d’œuvre permet ainsi aux jeunes artistes de l’Opéra Studio de démontrer ce qu’ils savent faire, dans un spectacle adapté au public le plus large et destiné à tourner en région dans le cadre de l’Opéra Volant, un dispositif créé en 2021 pour faire découvrir des productions de chambre en Alsace et dans le Grand Est dans des salles de taille moyenne, voire des salles des fêtes, avec l’idée louable de toucher également des publics d’ordinaire éloignés de l’opéra.
Dans ce cadre, le travail de mise en scène de Jean-François Kessler est une belle réussite, puisqu’il a permis de créer un spectacle ludique, coloré et très cohérent à partir d’accessoires restreints et de décors faciles à adapter. La fantaisie surréaliste faussement absurde voulue par Apollinaire est ici installée sur une plage où s’ébattent des personnages tout droit sortis des années 1950, dans un style qui se rapproche de la comédie musicale. C’est la version de Britten, une adaptation pour deux pianos, qui a été choisie, le volume sonore produit accompagnant juste ce qu’il faut les artistes. Cela dit, on pourra toutefois déplorer l’absence de surtitres (une contrainte pas si compliquée que ça à mettre en place dans toutes les salles concernées). La diction n’est pas toujours parfaite et il est quelquefois difficile d’entendre toutes les subtilités du livret élaboré par Poulenc à partir du texte, complexe et potentiellement subversif, d’Apollinaire. C’est dommage pour une œuvre où les mots comptent à ce point et l’on se trouve devant une agréable comédie, certes, mais qui aurait pu être bien plus explosive. Soit, le programme de 12 pages éclaire efficacement le propos (on ne peut que se féliciter de la qualité pédagogique et du talent de narrateur du dramaturge de l’Opéra national du Rhin), mais comme on nous le rappelle, « Apollinaire n’explique rien, il suggère, laissant au public la liberté de reconnaître ses références ou de se laisser surprendre par l’image ainsi créée ». Plusieurs clés de lecture nous sont proposées dans le programme, qui sont particulièrement éclairantes. L’intrigue nous raconte l’histoire d’une femme ambitieuse (elle se rêve artiste, général ou ministre plutôt que chargée des tâches ménagères) et se métamorphose en homme, passant de Thérèse à Tirésias, alors qu’elle attache son mari et l’habille en femme. Ce dernier décide de repeupler Zanzibar en faisant des bébés tout seul ; il en naît 40049 en un jour. Mais ce repeuplement conduira à la famine et le gendarme cherche à y mettre bon ordre. En définitive, les deux époux reprennent leur forme initiale et se réconcilient. La pièce du poète avait pour contexte la Première Guerre mondiale. L’opéra, muri pendant la guerre suivante, est créé en 1947, on comprend les intentions antimilitaristes, féministes et la nécessité de faire des bébés après les deux carnages. Mais qui connaît sa mythologie suffisamment sur le bout des doigts pour se souvenir que Tirésias avait changé de sexe, et que, puisqu’il savait ce qu’était qu’être homme et femme, il avait été sollicité pour arbitrer un différent entre Zeus et Héra, lui valant d’être aveuglé par la déesse mécontente puis rendu devin grâce à l’action de Zeus, qui ne peut défaire ce qu’a voulu son épouse ? D’autres détails nous permettent de mieux comprendre le sens, pas si abscons que cela, du propos. Il est donc bien utile de lire les notes d’intention pour mieux profiter de l’œuvre. Zanzibar, par exemple, n’est pas qu’un archipel, c’est aussi un jeu de dés : le savoir permet de mieux comprendre le malentendu qui va pousser Presto et Lacouf à s’entretuer dans l’une des scènes les plus savoureuses de l’opéra. La mise en scène, justement, insiste beaucoup sur la joyeuse pochade, empreinte de fantaisie et d’exotisme, mettant en valeur le caractère transgenre et proposant un espace d’émancipation et de liberté, Jean-François Kessler partant du principe qu’Apollinaire n’impose rien et se contente de suggérer. Pour les jeunes chanteurs, l’engagement est particulièrement physique, car ils sont sans cesse sollicités, bougeant, dansant et chantant en simultané. Le rythme est soutenu et le résultat tout à fait réussi, tout en laissant la place à la beauté de la partition, où les genres sont mêlés et confondus.

Deux chanteuses se partagent le rôle de Thérèse/Tirésias. Dans le charmant théâtre de la Sinne à Mulhouse, nous entendons Jessica Hopkins qui affronte le rôle avec son joli timbre qui nous avait déjà séduit dans Les Fantasticks. Sa colorature est soutenue par un tempérament et un caractère affirmé qui rend crédible son personnage de féministe activiste. Mais la justesse de prononciation du français reste à perfectionner pour la jeune soprano britannique. Le ténor belge Pierre Romainville est tout à fait à son aise en mari transgenre dont le rôle est particulièrement étoffé et qu’il assume avec style et sens de l’autodérision. Le baryton roumano-hongrois Eduard Ferenczi Gurban assume lui aussi ses quatre rôles avec brio et assurance, tout comme Thomas Chenhall, l’autre baryton, qui incarne un gendarme truculent. Les autres jeunes artistes ne déparent en rien et garantissent tous ensemble la vivacité et l’entrain du spectacle. Les deux pianistes Anaëlle Reitan et Thibaut Trouche parviennent à mettre en valeur le pastiche de Poulenc, allant de l’opéra au caf’conc’ en mélangeant jazz, opérette, valse ou charleston avec un art confondant. Un bien beau spectacle, à découvrir notamment à la Cité de la Musique et de la Danse de Strasbourg, mais aussi à Sarre-Union ou encore à Sainte-Marie-aux-Mines où la représentation est gratuite !


