Attention monument ! Au même titre que Margarethe Wallmann à Vienne, Tosca mise en scène par Boleslaw Barlog affiche au compteur plus d’un demi-siècle de bons et loyaux services sur la scène du Deutsche Oper Berlin. Yannick Boussaert nous racontait sa quatrecentième représentation en 2019. Depuis, la production poursuit sa course, immuable dans sa stricte obéissance à la lettre du livret, jusque dans l’exactitude des décors, la conformité historique des costumes, la pertinence des lumières – le lever du jour sur Rome au 3e acte – et le saut final de Tosca du haut du Castel Sant’Angelo – Dieu, que cette scène est puissante lorsqu’elle est ainsi assumée dans sa violence vertigineuse ! Amateurs de relectures subversives, de déconstructions perverses, de détournements narcissiques, s’abstenir. S’il est bon de retrouver Tosca telle qu’en elle-même, il faut reconnaître à cette énième représentation un léger voile de poussière, une moindre coordination du geste scénique avec la musique, sans que l’on puisse déterminer si cette inexactitude théâtrale provient d’une perte de la scénographie originale ou d’un manque de répétitions.
Carmen Giannattasio connaît pourtant cette production pour l’avoir éprouvée en 2023. La soprano italienne ne paraît pas ce soir au meilleur de sa forme. Des aigus abrégés émoussent l’impact d’une interprétation d’abord intérieure, où l’attention à la ligne et à la couleur l’emporte sur l’expression dramatique. La voix d’essence lyrique se caractérise par un registre central solide, un legato soigné, avec une gestion du souffle qui favorise la phrase, ou détriment du mot – ce qui l’inscrit dans une esthétique puccinienne claire et élégante, proche de Mirella Freni plus que de Maria Callas, s’il faut établir une filiation. Reste un « Vissi d’Arte » de grande classe, tracé d’une ligne continue, envisagé comme une introspection douloureuse plus qu’une lamentation théâtrale, remarquable précisément en raison de la justesse de son intériorité – malgré là encore un si♭ trop court.
Ivan Inverardi inscrit Scarpia dans la même optique raisonnée : moins de cynisme outré ou de brutalité vocale que certains interprètes, mais davantage de froideur contrôlée, presque administrative, ce qui – avouons-le – n’aiguillonne pas l’adrénaline. Ce parti pris est encouragé par la nature de son baryton – mat, peu coloré, avec un vibrato prononcé dès que l’écriture se tend.
© Bettina Stöß
Annoncé souffrant, Brian Jagde s’avère le plus vaillant des trois. La voix large, charpentée dans le médium, la projection héroïque de l’aigu, l’émission franche, rarement subtile mais solide, veulent Mario Cavaradossi extraverti, moins artiste idéaliste et rêveur que bretteur ardent et instinctif. « Recondita armonia » s’apparente à une déclaration, loin de toute évocation poétique. Quelques allègements bienvenus empêchent « E lucevan le stelle » de se réduire à un simple crescendo expressif tendu vers le sanglot final. Cette conception du rôle, énergique et frontale, mise sur l’impact immédiat plutôt que sur l’introspection – à l’inverse de sa partenaire, sans que cette différence d’approche ne nuise à leur entente vocale.
Aucun des seconds rôles ne se détache : chacun remplit sa fonction, sans faiblesse notable, mais sans relief suffisant pour imprimer la mémoire ou infléchir la dynamique dramatique de l’ensemble.
Bref, la routine, si souvent pointée du doigt dans les théâtres de répertoire, affleurerait si Paolo Arrivabeni, déjà à la baguette la veille dans Simon Boccanegra, ne saisissait le chef-d’œuvre de Puccini à bras-le-corps. Il peut compter dans cette entreprise de stimulation sur un orchestre réactif et souple, capable de nuancer la pâte sonore sans l’alourdir, de trouver des respirations là où le drame pourrait se figer, et d’affirmer la tension là où l’habitude guetterait. Preuve qu’un opéra rebattu dans des conditions qui ne le sont pas moins peut encore captiver, et même émouvoir.
* Les photos présentées dans cet article ont été prises lors des représentations de 2023 (crédit Bettina Stöß)

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