Quand Pappano va...

Otello - Londres (ROH)

Par Jean Michel Pennetier | mar 24 Juillet 2012 | Imprimer
 
Créée en 1987 pour une distribution hors pair (Domingo, Ricciarelli, Diaz et Kleiber), Otello mis en scène par Elijah Moshinsky commence à accuser son âge : esthétique datée, plateau très encombré, lecture au premier degré … Signalons toutefois un travail dramaturgique approfondi, jusque dans les moindres petits rôles, le metteur en scène ayant lui-même assuré la reprise. Mais pour un théâtre de répertoire, l'avantage d'une telle approche est de permettre d’accueillir aisément des distributions successives ou des remplaçants de dernière minute. Et ça tombe bien en ce soir du 24 juillet. Quelques instants avant le début du spectacle, la salle s’éteint, les projecteurs tombent sur le rideau qui s’entrouvre, et c’est le moment toujours redouté des mélomanes. Kasper Holten, le directeur du ROH annonce la couleur : en commençant par annoncer qu’il est rarement là pour apporter de bonnes nouvelles. Anja Hartejos a dû soudainement annuler sa participation à la soirée, et l’opéra a dû rechercher une doublure de dernière minute. « Nous nous sommes aperçu qu’une éminente interprète devait être dans la salle ce soir pour assister au spectacle. Nous avions le choix entre lui rembourser son billet ou lui proposer de monter sur scène » précise Holten, avant d’annoncer le nom de la remplaçante, Marina Poplavskaya.
De fait, adoucie par ce bon mot, notre frustration sera finalement de courte durée. Au premier acte, la somptuosité de la voix d’Anja Harteros fait franchement défaut. Marina Poplavskaya expose des aigus toujours un peu acides ou pincés, avec certaines disparités de registres. Mais rapidement, son investissement dramatique balaie les réserves. C’est du théâtre de chair et de sang auquel nous avons droit, une course à la mort désespérée. Familière de son partenaire (leur Otello salzbourgeois a fait l’objet d’un DVD), elle n’a pas de mal à former avec lui un duo franchement électrique. Au dernier acte, l’air du Saule n’est pas de la plus grande beauté, le soprano n’ayant pas toujours un bon contrôle du souffle, mais la prière qui suit est d’une grande émotion. L’affrontement final est quant à lui proprement stupéfiant. Pas de regret, donc.
Déjà entendu dans ce même rôle il y a un an à Bastille (voir recension), Aleksandrs Antonenko a fait d’immenses progrès en quelques mois : la voix est homogène sur toute la tessiture, le timbre (étonnamment claire) sans nasalité, l’aigu assuré (jusqu’au contre ut sans effort), la projection remarquable, l’acteur investi. Saluons également une endurance sans faille : voilà un Otello qui arrive frais comme un gardon à la scène finale. Finalement, il ne lui manque pour l’instant que de mieux travailler son expression dramatique. Avec une plus grande attention apportée aux mots, davantage de variations de couleurs, nous tiendrons là l’interprète de référence de ce rôle.
Lucio Gallo chante ses notes avec une relative autorité, mais le chant est un peu fruste. Pourtant le baryton sait donner un trille ou passer en mixte à bon escient à certains moments (mais aussi un peu trop souvent). L’incarnation sans grand relief, la projection un peu limitée. Du bon travail, mais sans génie particulier. Hanna Hipp est une Emilia survoltée, Antonio Poli un Cassio avec un beau potentiel (souvenons-nous que c’est dans ce rôle que Paris entendit pour la première fois Jonas Kaufmann). Parmi les comprimari, tous excellents, saluons en particulier Kim et Kim (!), deux belles voix à suivre également.
     
Le spectacle n’aurait sans doute pas reçu un accueil aussi triomphal au rideau final, sans la direction électrisante d’ Antonio Pappano, véritable successeur d’Arturo Toscanini. Attention continuelle portée aux détails, mais sans pour autant perde de vue l’architecture d’ensemble, tension dramatique constante (sans que les éclats de l’orchestre ne viennent jamais couvrir les chanteurs, tout comme Carlos Kleiber 25 ans plus tôt), abandon dans les scènes les plus émouvantes … il faudrait détailler point par point la partition pour en relever tous les traits d’exécution (l’attaque des contrebasses à l’arrivée d’Otello au dernier acte, par exemple ; la fin du duo de l’acte I, malheureusement un peu couverte par les applaudissements …). Le Royal Opera a bien de la chance de disposer d’un tel chef !

Version recommandée : Otello (Intégrale) | Giuseppe Verdi par Arturo Toscanini
 

 

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