Ce lundi 12 janvier, le public de l’Athénée aurait dû entendre le baryton Jarrett Ott, en duo avec le pianiste Kunal Lahiry. Pour des raisons personnelles, le chanteur américain a dû annuler sa venue, laissant ainsi sa place à une musicienne moins familière des salles françaises : la soprano islandaise Álfheiður Erla Guðmundsdóttir. On ne peut savoir à quoi aurait ressemblé le récital initialement annoncé, lui aussi avec son lot de raretés, mais force est de constater que jamais on ne vient à le regretter, ni à se dire qu’on a affaire ici à une solution de remplacement. Les deux musiciens de ce soir se connaissent depuis longtemps, comme ils le rappellent dans leurs présentations au public, et sont actuellement en tournée avec pas moins de trois programmes différents en alternance. Celui de ce soir, Migrations, frappe par son ambition : d’Haydn à la création contemporaine, le panorama de mélodies est extrêmement divers, et en neuf langues différentes, de l’arabe au norvégien.

©️Eva Schram
Avant de parler du récital, il convient de présenter rapidement les artistes. Elle, membre de la troupe du Théâtre de Bâle, alterne le chant avec son activité de compositrice et d’artiste visuelle. Lui, nommé New Generation Artist par la BBC, est à l’initiative de nombreux projets traitant de la queerness en musique. Les deux se sont rencontrés lors de leurs études à la Hochschule Hanns Eisler de Berlin, et ont en commun un intérêt prononcé pour la musique contemporaine. Le répertoire de ce récital Migrations fait ainsi honneur aux compositeurs vivants, qui représentent plus d’un tiers du programme, dont une création française.
Migrations, c’est donc un programme qui se veut « exploration du mouvement », et qui est à interpréter aussi bien comme une description des migrations naturelles (la récurrence des oiseaux), que des migrations forcées (chants traditionnels ukrainien et palestinien). On est assez épaté de l’intelligence et de la cohérence avec lesquelles il est composé, que ce soit poétiquement ou musicalement. Tout s’enchaîne naturellement, créant un chemin émotionnel saisissant qui trouve son acmé dans les quatre dernières pièces du programme, complètement juxtaposées. Si on ne peut pas mettre toutes les mélodies au même niveau, on note quelques découvertes marquantes : Nico Muhly, notamment, fait valoir une écriture vocale assez séduisante, très élastique, tandis que la mélodie de Judith Weir convainc par un langage pianistique et rythmique personnel.
Toujours est-il que le programme le plus sensible et stimulant du monde ne serait rien sans des interprètes à la hauteur. Or, ce duo a tout ce qu’on peut attendre d’un récital de mélodie, avec en plus une touche personnelle qui ne paraît jamais être une posture. Très différents dans leur personnalité scénique, les deux se rejoignent dans un mélange de prise de risques et de simplicité assez idéal. Ainsi, à partir du Fåfäng önskan de Sibelius, on est emporté par l’élan qu’ils parviennent à insuffler à chaque mélodie, et leur engagement physique commun. Le texte est incarné, contrasté, mais toujours inscrit dans un souffle musical qui évite tout maniérisme. The Wanderer de Haydn, par exemple, évite l’écueil habituel dans la mélodie classique qui est de faire du style pour le style. La ligne de piano est toujours aussi fluide, au service de la conduite harmonique et surtout de la structure du texte, tandis que l’émotion du chant de Guðmundsdóttir rappelle comme on est proche du premier romantisme. Les deux interprètes livrent également une version très marquante du chant ukrainien Plyve katcha po Tysyni, devenu symbole des morts causés par les crimes de l’armée russe. Dans leur propre arrangement, qui convoque des glissandi dans les cordes du piano, et ralentit le tempo quitte à sortir de la sensation de chanson, cet air populaire s’y fait plus requiem que jamais, profondément sombre et désarmant.
La deuxième partie du récital commence, avec davantage d’espoir, par la très belle chanson North, d’Errollyn Wallen, compositrice américaine aussi bien à l’aise dans la pop que dans l’avant-garde savante. Ici, c’est l’occasion pour les musiciens de montrer une fois de plus leur flexibilité, par la souplesse de leur jeu et les effets pop que la soprano maîtrise vocalement. On y entend par la suite un Hexenlied de Mendelssohn particulièrement enthousiasmant, qui ose faire du son mal aimable, et le En Svane de Grieg le plus sensible qu’il nous ait été donné d’entendre. C’est cependant bien la fin du récital qui finit de nous emporter totalement, avec l’enchaînement du chant palestinien Hadi Ya Bahar, de la 9e Étude de Philip Glass, du spiritual Oh Freedom et du Norden de Sibelius. Il s’agit là d’un grand final bouleversant, évidemment plus douloureux que ce qui a précédé, où le beau se fait politique grâce à l’association des textes. Qui serait frileux à l’idée d’un programme trop idéologique serait de toute façon bien obligé de céder face à la réussite musicale indéniable. La progression dramatique y est implacable, jusqu’aux longues répétitions de piano de la fin du spiritual, avant le Sibelius en guise d’épilogue poétique.
Le public reste attentif tout du long du récital, captivé par cette proposition originale et sensible, dans un silence rare pour une salle parisienne. On en sort en se disant qu’on est un peu privilégié d’avoir passé ce moment avec eux, de l’Islande à la Russie, dans un grand geste poétique et humain. Pour ceux qui souhaiteraient découvrir ce duo, il donnera un programme consacré à Sylvia Plath à la Philharmonie de Paris le mardi 10 mars : esprits curieux, ne ratez pas cette occasion !


