Renée Fleming nous manque, mais rien n’est dépeuplé

Arabella - Vienne (Staatsoper)

Par Clément Taillia | mer 09 Mai 2012 | Imprimer
 

Renée Fleming était annoncée, Emily Magee est venue, sans que cette Arabella s’en trouve déparée. Comme son illustre consœur et compatriote, la soprano américaine est chez elle dans l’univers doux-amer de Richard Strauss, et maîtrise à merveille l’art délicat de ces « conversations en musique », qui demandent l’éloquence du Sprechgesang et le raffinement du Bel canto. Le timbre, avec ses couleurs subtiles, discrètes, mais bien présentes, le souffle, qui pourrait voir s’éterniser le long duo du premier acte avec Zdenka sans se trouver pris en défaut, l’expressivité, à fleur de peau mais dénuée de toute ostentation, dessinent une héroïne rêveuse et nostalgique, à peine sortie des émerveillements de l’enfance, et déjà en proie aux tourments de l’âge adulte, une Emma Bovary viennoise que ses idéaux de jeune fille destinent déjà à de sévères désillusions. A ses côtés, Zdenka, qui a déjà éprouvé la cruauté de l’existence, ressemble moins à une petite sœur qu’à une aînée raisonnable, complice presque maternelle qui trouve dans la voix légère mais bien projetée de Genia Kühmeier une interprète idéale de lucidité et de mélancolie.

Le duo, attendu et mémorable, ne nous autorise pas à faire l’impasse sur les mérites d’une distribution incroyablement homogène : Tomasz Konieczny trouve d’emblée le mélange d’élégance nonchalante et de puissance rustique qui convient à Mandryka, et dresse le portrait convaincant d’un dandy au bord de la dépravation, tandis que Michael Schade donne à Matteo un relief peu coutumier. Wolfgang Bankl et Zoryana Kushpler composent des parents parfaitement déjantés, Norbert Ernst, Clemens Unterreiner et Sorin Coliban rivalisent de niaiserie et de pathétique en amoureux éconduits, la Fiakermilli sexy de Daniela Fally, enfin, se taille un beau succès face à un public toujours friand de vocalises et de suraigus.

Dans la fosse d’orchestre aussi on chante, et on chante même fort bien. Quelques semaines après une remarquable Femme sans Ombre, Franz Welser-Möst confirme que Richard Strauss l’inspire tout particulièrement : la multitude des climats et des couleurs, les variations dynamiques, toutes d’une remarquable fluidité, la capacité surtout à dégager une voie (une voix ?) mélodique et harmonique lisible malgré la profusion de sonorités et de timbres qu’apporte la partition, voilà qui poserait problème à bien des chefs, et voilà qui est exécuté ici avec le plus grand naturel –face à un orchestre dont l’expérience de ce répertoire a probablement été un allié décisif.

La lisibilité : voilà qui pourrait également convenir pour qualifier le spectacle de Sven-Eric Bechtolf. Dans l’atmosphère Art Déco d’un grand hôtel des années 30, ou d’un vieux cinéma parisien, les personnages et les tourments qui les assaillent trouvent toute leur place par la grâce d’une direction d’acteur qui sait, avec finesse et intelligence, les peindre par petites touches successives, plutôt que de les esquisser à grands traits. Il n’y avait sans doute de plus bel hommage à rendre à l’esprit et à la lettre d’Arabella.

 

 

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