On connait Nino Rota pour ses nombreuses musiques de film (environ 150) mais il fut aussi un prolifique compositeur symphonique, chambriste, de ballet, ou encore de musique vocale ou lyrique. Sur ces douze opéras, seul Il cappello di paglia di Firenze est donné avec une certaine régularité (par exemple à Toulouse il y a un un an). Le livret, écrit par le compositeur et sa mère, Ernesta Rota Rinaldi, est basé sur la célèbre pièce d’Eugène Labiche and Marc-Michel, Un chapeau de paille d’Italie, elle-même originellement mêlée de couplets. Si l’opéra est d’une longueur à peu près équivalente à celle de la pièce, c’est toutefois au prix d’une modification fondamentale de la structure : pour faire place à des airs, duos ou ensembles, le ménage est fait dans les dialogues originaux aux répliques souvent pleines d’esprit, voire hilarantes ou absurdes (1). Le point commun reste l’intrigue et le rythme endiablé qu’elle impose. Le cheval de Fadinard a avalé le chapeau de paille d’une jeune femme. Celle-ci l’avait accroché à un arbre alors qu’elle était en galante compagnie dans les bois avec son amant. Le couple vient faire une scène chez Fadinard : ils exigent qu’il trouve un chapeau identique afin de ne pas éveiller les soupçons du mari au retour de son épouse. Fadinard part à la recherche dudit chapeau, poursuivi tout au long de ses pérégrinations par son beau-père, son épouse, un oncle sourd et toute la noce, aucun ne comprenant quoi que ce soit à son comportement. Fadinard trouve le temps de se marier entre temps et tout finira bien pour tout le monde, mari jaloux excepté. La musique de Nino Rota rend bien la folie de cette course continue. Les mélodies sont charmantes, légères et gaies, sans toutefois marquer immédiatement la mémoire, comme le thème du Parrain ou sa musique de cirque des Histoires extraordinaires. À part quelques dissonances ponctuelles (notamment dans les ensembles et plutôt en seconde partie), la partition reste d’un grand classicisme, cherchant à conquérir le cœur du public plutôt que l’intellect des musicologues.
Le rythme de l’ouvrage repose essentiellement sur les épaules de l’interprète de Fadinard à qui revient la charge d’imprimer la dynamique de cette course éperdue. Ruzil Gatin est ici absolument parfait, débordant d’énergie. Sa tache est d’autant moins aisée que le rôle réclame d’alterner des moments de statisme (ses nombreux airs) et d’autres qui font avancer l’action (dialogues, ensembles). Le chanteur est à l’aise avec la tessiture, offrant une voix bien projetée et une richesse de timbre qu’on ne trouve pas souvent chez la plupart des ténorinos. Pietro Spagnoli incarne Nonancourt, le beau-père de Fadinard. Le chant est digne mais la projection un peu limitée. Sa voix ne tonne pas suffisamment quand il clame offusqué que « Tout est rompu ! » (un running gag de l’ouvrage). Le baryton italien manque de la rondeur attendue : on entend ici un Figaro (avec quelques moments de tendresse) quand on attendrait un Bartolo dépourvu de malice. Dans le court rôle de Maupertuis, le mari jaloux, Marcello Rosiello offre une voix puissante et une composition idéale, à la fois drôle et un brin inquiétante. Maria Grazia Schiavo est une Elena pleine de charme, très à l’aise dans un chant piano empreint d’une douce poésie. La voix d’Elena Galitskaya (Anaide, l’épouse infidèle) nous a semblé un peu étriquée, avec un grave faible et un médium manquant de largeur, mais on appréciera son aisance scénique. Le rôle de la modiste est court mais Elisa Verzier y faire preuve d’une belle autorité et d’une belle qualité de timbre. Le rôle de la Baronessa di Champigny est plus développé : la jeune femme est censée posséder un chapeau identique. Elle confond Fadinard avec le célèbre violoniste virtuose qu’elle a invité pour un concert privé auquel la noce participera en toute inconscience. Dans ce rôle d’élégante charmeuse, Josy Santos déploie un beau timbre de mezzo, charnu, avec une bonne projection et un bel abattage scénique. Rodion Pogossov (l’amant d’Anaide) offre une voix de baryton chaude et sonore. Lorenzo Martelli est un Felice (le domestique de Fadinard) au timbre percutant. Blagoj Nacoski incarne avec humour et une grande aisance scénique le double rôle du noceur Achille et d’un garde enrhumé. Encore moins développés, les rôles du Zio Vézinet (Didier Pieri) et du caporal des gardes (Marc Tissons) sont ici bien campés, ainsi que les chœurs dont les différents artistes sont bien caractérisés.
La production de Damiano Michieletto s’articule autour d’un plateau tournant qui permet des changements de décors rapides. Le metteur en scène italien surajoute de nombreux effets mais ce surplus d’idées nuit à la simplicité et à l’immédiateté de l’ouvrage. Le rythme reste insuffisant, avec un jeu d’acteur qui pourrait être nettement plus fouillé, plus endiablé, plus original. Les éclairages, blanc bloc opératoire ou vert salade, manquent de chaleur. La transposition (a priori dans les années 50) n’apporte pas d’éclairage particulier mais permet une belle variété de costumes. On passe à côté de la farce musicale. Ce soir, le rythme est imprimé dans la fosse. À la tête d’un orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège en pleine forme, Leonardo Sini sait faire ressortir la (gentille) folie de cette musique, soulignant certains détails d’une partition plus complexe qu’on ne le sent au premier abord, tout en réglant parfaitement le plateau vocal. En dépit d’une orchestration qui met en avant les instruments à vent (!), le chef sait équilibrer les différents pupitres. Au final, le plaisir du public est évident, faisant un triomphe cette ouvrage sympathique et revigorant qui a l’immense avantage de nous mettre de bonne humeur.
(1) Un exemple de dialogue de la pièce originale :
— Vous me dites : « Attends-moi, je vais chercher un parapluie. » J’attends, et vous revenez au bout de six mois… sans parapluie !
— Tu exagères ! d’abord il n’y a que cinq mois et demi… quant au parapluie, c’est un oubli… je vais le chercher…


