Sans théâtre ce soir

King Arthur - Paris (Pleyel)

Par Marcel Quillévéré | sam 23 Janvier 2010 | Imprimer
Une salle Pleyel bondée a accueilli avec beaucoup de ferveur cette version de concert du King Arthur de Purcell, dirigée de main de maître par Christophe Rousset à la tête de ses Talens Lyriques et d’une pléiade d’excellents chanteurs qui interprétaient les chœurs et les parties solistes. Une « Purcellmania » à Paris, après le triomphe de The Fairy Queen ? Il ne s’agit pas ici de comparer. Les moyens mis en œuvre n’ont rien à voir, mais une réflexion s’impose. À l’Opéra Comique, on comprenait enfin le pourquoi et le comment de ces musiques, que Purcell composait comme inserts dans une pièce de théâtre, créant ainsi ce genre anglais par excellence qu’est le semi-opéra. Dans la brillante réalisation de William Christie et Jonathan Kent, la musique acquérait une dimension qu’elle n’a pas quand elle est exécutée au concert sous forme de suite. Au théâtre, les scènes déclamées donnent aux airs, chœurs, interludes et divertissements musicaux leur raison d’être. Ils sont tantôt une méditation, tantôt un commentaire, qui peut même étonner et prendre le spectateur par surprise. Au théâtre, même si ce ne sont que de purs divertissements, ils trouvent leur pleine justification et leur personnalité. Au concert, c’est plus complexe, car en les exécutant les uns à la suite des autres, ils risquent de se diluer dans une simple succession de numéros musicaux où leur originalité s’affadit.
En ce sens Christophe Rousset a eu l’excellente idée de demander à un récitant (Olivier Simonet) de préparer les auditeurs à l’écoute de la musique en gardant l’organisation structurelle du drame lui-même.
Assis à une table, un peu à l’écart, il raconte le livret de Dryden et conduit l’auditeur à travers les dédales sans fins de ces enchantements et guerres anglo-saxonnes. La voix est amplifiée. Ce n’est pas l’idéal, question de couleur et de présence théâtrale. Une bonne déclamation, telle que la pratiquent les Anglais, aurait sans doute passé la rampe de Pleyel sans problème et évité ce genre de hiatus. À tenter en tout cas. Bravo pour les surtitres : c’est essentiel aujourd’hui.
L’aspect très patriotique de l’ouvrage ne permet sans doute pas à Purcell cet éventail inouï de couleurs et de genres musicaux qu’il utilisera l’année suivante pour The Fairy Queen. Mais quelle beauté : la musique sonne bien le terroir anglais, la fougère de la forêt et la tourbe de la lande avec, comme toujours chez Purcell, ces instants extatiques d’un raffinement extrême. L’épilogue s‘en donne d’ailleurs à cœur joie dans l’exaltation de « Britannia » la victorieuse, avec force countrydances, trumpet tunes, et autres hymnes patriotiques.
C’est cette dimension théâtrale qui manque le plus à la version que nous donne Christophe Rousset, lui qui, pourtant, a fait les beaux soirs de l’Opéra de Lausanne, à l’époque encore glorieuse de ce théâtre où ses interprétations d’opéras étaient enregistrées.
Ce n’est qu’au dernier acte qu’il ose se débrailler un peu ! Les guerriers, après la bataille, entonnent un chant martial, dans les vapeurs d’alcool d’une troupe en délire. Quelle vie enfin ! Le public ravi applaudit à tout rompre : le théâtre a repris ses droits. Dommage, donc, que Christophe Rousset soit trop souvent si pudique, si prudent, voire légèrement distancié car Purcell aime qu’on prenne sa musique à bras le corps, qu’on lui conserve son piquant, qu’on la pare de ses aspérités, de ses contrastes, de ses accents populaires, quitte à la bousculer s’il le faut (en tout bien tout honneur !). L’interprétation est ici d’une rigueur impressionnante, d’une mise en place impeccable, d’une précision exemplaire, les musiciens sont remarquables, leur complicité est réjouissante. C’est juste un peu trop lisse, un peu trop sage pour une telle épopée où l’aspect bon vivant de Purcell aurait pu transparaître davantage, car les cupidons, elfes, génies et magiciens de la forêt d’Arthur ne sont jamais à prendre trop au sérieux.
Un grand bravo à l’ensemble des cordes. Au continuo aussi : Isabelle St Yves (viole de gambe), Stéphane Fuget (clavecin), avec une mention particulière à la belle présence du théorbe de Monica Pustilnik. Sans oublier les spectaculaires trompettes de Dave Hendry et Paul Sharp qui font leur effet sur le public.
Les sopranos Céline Scheen et Judith Van Wanrioj (élève de la grande pédagogue Margreet Honig) sont magnifiques et elles entraînent leurs bons hommes dans leur sillage dont les basses Christophe Gay et l’inénarrable Douglas Williams (belle voix généreuse) qui campent superbement leurs personnages.
Vivement que toute cette belle et jeune troupe se retrouve à l’épreuve des planches ! Et pourquoi pas à l’Opéra Comique ?
 
 

 

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