Servir l’œuvre ou s’en servir ?

Albert Herring - Toulouse

Par Maurice Salles | dim 27 Janvier 2013 | Imprimer
 
Quelle bonne idée que de programmer le délicieux Albert Herring à l’occasion du centenaire de Benjamin Britten ! On s'en réjouissait d’avance. A tort, car la transposition décidée par Richard Brunel ne rend aucun service, au contraire, à une œuvre parfaite en soi. Des années 20 et de la campagne anglaise on passe ainsi aux années 70 aux Etats-Unis, avec pour premier résultat une série de décalages avec le livret qui vont jusqu’à l’absurde, trop nombreux pour qu’on les relève tous. Bornons-nous à signaler l’usage d’unités monétaires britanniques, la louange de Lady Billows au Roi et à l’Empire, ou son vœu que Scotland Yard intervienne. La transposition temporelle n’est d’ailleurs pas plus pertinente - les téléphones portables miniaturisés sont carrément anachroniques - et en l’espèce remplacer les appels sifflés de Sid par un appel téléphonique entraîne la modification de la fin de l’acte II, quand Albert s’entraîne à siffler comme Sid, sa référence à l’expression de la virilité. On a peine à croire que Laurence Equilbey ait prêté la main à cette mutilation, car c’en est une, et ce n’est pas la seule (cf. la suppression du vol des pommes, fruit hautement symbolique, au premier acte). En outre le parti pris de l’américanisation amène à emballer sous cellophane fruits et légumes, alors que le contact direct avec les produits « naturels » à l’air libre, vecteur de jouissance sensuelle, est un facteur commun aux jeunes. Bref, le souci du metteur en scène semble avoir été une fois encore – il l’avait fait pour L’infedeltà delusa - de soumettre l’œuvre à ses propres références plutôt qu’à celles des auteurs. Il le dit à demi-mot dans un entretien reproduit dans le programme de salle, où il déclare ne pas vouloir de nostalgie. Serait-ce qu’il croit que Britten et Crozier étaient nostalgiques de l’univers de Loxford ? En tout cas leurs personnages perdent largement de leur caractérisation et de leur sens. Leur Lady Billows n’est pas cette bourgeoise minaudière qui s’effondre dans un fauteuil relax, colle ses seins sur les joues d’Albert et bat la campagne à sa recherche, et la mère d’Albert ne gâcherait jamais la marchandise pour en bombarder son fils. Quant au troisième acte, la présence d’Albert allongé sur le toit tandis qu’on le recherche introduit une ambigüité inutile car elle pourrait laisser croire qu’il ne s’est rien passé, qu’il s’est tout bonnement endormi et que son expédition n’a été qu’un rêve. Cette manipulation, comme celles de la proportion de l’argent dépensé par Albert et la disparition finale de ce dernier dans l’espace souterrain d’où il était initialement sorti, portent l’arbitraire à son comble, que les images des caméras de surveillance, l’habileté dans l’utilisation de l’espace, la projection en gros plan du visage d’Albert pendant le banquet et l’animation de la battue au troisième acte ne suffisent pas à racheter.
La scénographie de Marc Laîné s’inspire probablement du Jacques Tati de Trafic : plus de manoir mais un parallélépipède aux baies coulissantes sur un gazon omniprésent, y compris autour de la supérette avec micro de caisse et rayonnages anonymes, les deux sur plateau tournant, ce qui ne va pas sans quelques approximations avec le réalisme. Détails, dira-t-on. Peut-être pas : au milieu de la nouvelle de Maupassant Britten et Crozier en ont substitué un autre, mais comme l’écrivain ils sont sans complaisance, quoique moins pessimistes, puisque la jeunesse semble décidée à vivre en marge des codes implacables déjà condamnés à mort par leur stérilité. C’est bien pour cela qu’en dépit de la gravité de la menace que représente encore l’autorité des divers notables l’œuvre est une franche comédie. Ici les types traditionnels – le clergyman, le maire, le surintendant – perdent de leur relief dans les costumes anonymes de Claire Risterucci, tout comme Lady Billows dans son tailleur de confection, à l’exception de Nancy dans sa tenue de fête. Les éclairages de Mathias Roche soignés et même remarquables au début de l’acte trois déconcertent au deuxième tableau de l’acte II, dans le déroulement temporel. La production est encore « agrémentée » d’effets sonores signés Marc Chalosse, produits par des voix enregistrées ou l’usage de micros. Ils tendent à faire de Loxford un monde selon Orwell ou à produire des distorsions sonores qui ambitionnent d’être comiques. Ces manipulations respectent-elles l’esprit de l’œuvre ? On nous permettra d’en douter.
 
Heureusement, l’exécution musicale et vocale apporte bien des satisfactions ! Les instrumentistes, d’abord, dont la maîtrise s’accomplit victorieusement dans les embûches d’une partition à la variété complexe, y compris le cor souvent exposé. David Syrus les dirige sans nul doute amoureusement ; mais est-il piégé par la conception scénique qui aligne maintes fois les personnages à l’avant-scène comme à la revue, il semble parfois privilégier le clinquant. Dans cette énergie sonore la parodie d’Elgar, les dissonances à la Berg, certains raffinements délectables de l’orchestration sont moins faciles à percevoir que dans les enregistrements dirigés par Britten lui-même. Aucune réserve en revanche pour le plateau. Britten voulait des comédiens chanteurs ; il est parfaitement servi, car les interprètes s’investissent avec détermination et dans la mesure où la mise en scène le leur permet sont entièrement convaincants. Au premier rang Sam Furness, dans le rôle-titre, dont les gros plans permettent de ne rien perdre du talent d’acteur ; doté d’un lyrisme communicatif, il serait quasiment idéal s’il en modulait à peine davantage l’opulence, pour faire coïncider sa plénitude avec l’émancipation du personnage. A sa hauteur Tamara Wilson qui escalade avec arrogance et dévale sans frémir les cimes et les abîmes du rôle de Lady Billows, Craig Verm, Sid droit dans ses bottes de jeune mâle hédoniste, désinvolte et plein d’aplomb, et Daniela Mack, Nancy vive, sensible et sensuelle au chant et au jeu sans rien d’affecté. Mais si leurs emplois les mettent moins en relief, Ana James (la directrice d’école), Susan Bickley (la gouvernante exploitée et soumise), Anne-Marie Owens (mère abusive sûre de son bon droit) et le trio masculin des notables, David Kimbell (le clergyman), John Graham Hall (le maire) et Wayne Tigges (le surintendant) ont tous les moyens d’exécuter les requis d’étendue et de souplesse que leur réserve la partition. Quant au trio d’enfants, dont le garçon s’acquitte consciencieusement du rôle de double juvénile d’Albert – nouvel exemple de détournement du sens – il a l’espièglerie insolente du jeune âge et la fraîcheur légèrement acide des célèbres bonbons anglais.
Semi-déception, donc, due à cette vision déformante de l’œuvre originale. Combien parmi les spectateurs la connaissaient-ils ? Le titre faisait son entrée au Capitole. A en juger par la chaleur et le nombre des rappels c’est incontestablement un succès. On rêverait pourtant qu’à l’avenir une autre production vienne rendre pleinement justice à ce chef d’œuvre ! Qu’en penserait Laurent Pelly ?
 

 

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