Steffani de Monaco

Niobe - Londres (ROH)

Par Placido Carrerotti | ven 01 Octobre 2010 | Imprimer
Ressuscité au Festival de Schwetzingen en 2008, Niobe voit sa production reprise pour la première fois à Covent Garden, un théâtre où l’opéra baroque n’est que très rarement mis à l’affiche. Peu couru à l’ouverture de la billetterie, le spectacle a fini par jouer pratiquement à guichets fermés, malgré des critiques partagées, essentiellement grâce à un bouche-à-oreille favorable. Composée en 1688 pour Munich (Monaco di Baviera en italien), cette partition de 3 heures ne distille pas une minute d’ennui, grâce à une intrigue assez délirante d’une part, mais surtout grâce à une musique qui ne l’est pas moins : les audaces ou trouvailles musicales abondent, le récitatif est vif, les airs sont plutôt courts, d’une coupe d’une très grande liberté, les mélodies inventives, et l’orchestration incroyablement originale. L’ouvrage alterne un certain comique et le drame le plus noir, des passages enlevés et de longues et tristes plaintes. Les airs, récitatifs et ensemble, s’enchaînent sans coupure, dans un flot musical ininterrompu. Une partition étonnante, entre Cavalli et Haendel mais beaucoup plus proche du premier. Ce n’est pas tous les jours que les musicologues trouvent une perle : en voici une, et de la plus belle eau, une exception si l’on en croit notre ami Sylvain Fort (cf. l’édito du mois).
 
Au premier acte (qui dure un peu plus d’une heure et demie), Anfione, lassé de régner, confie la couronne royale à sa femme Niobe. Il ordonne néanmoins à celle-ci de prendre pour conseiller Clearte, dont il ne sait pas qu’il est secrètement amoureux de la reine. Parallèlement, Tiberino, prince d’Albe, a pour ambition de conquérir Thèbes (tout seul, semble-t-il). Sur son chemin, il rencontre une jeune thébaine, Manto, et les deux jeunes gens tombent amoureux l’un de l’autre (cette intrigue se développe indépendamment de la précédente tout au long de l’opéra). Parallèlement toujours, Poliferno, ennemi d’Anfione, a réussi par la magie à ensorceler un jeune thessalien, Creonte : séduit par la vision de Niobe, le jeune homme tuera le roi. Celui-ci est, d’ailleurs, un usurpateur, le trône revenant légitimement à Creonte qui en a été écarté autrefois. Alors qu’Anfione et Niobe chantent leur amour, la ville est attaquée : par le seul pouvoir du chant du roi, des remparts s’élèvent autour de la cité : Niobe déclare qu’Anfione n’est plus un humain, mais un dieu, ce qui a le don de mettre en rage le grand prêtre Tiresias qui appelle la vengeance des « vrais » dieux.
A l’acte suivant, la séductrice Niobe invite Clearte à s’asseoir sur le trône à ses côtés. Surpris par Anfione, Niobe lui explique qu’il ne peut plus être roi, puisqu’il est un dieu, et que son trône est dans les cieux. Poliferno, qui a gagné Thèbes avec Creonte, toujours envouté, fait enlever Anfione par des esprits et donne à sa créature l’apparence du dieu Mars. Flattée dans son orgueil, Niobe tombe amoureuse du dieu. Pendant ce temps, Tiberino est toujours tourmenté entre son désir de conquête et l’amour de Manto. Le dernier acte commence par le duo d’amour de Niobe et du pseudo dieu. La reine se croit aux cieux, mais Poliferno vient détruire brutalement son rêve et la jeune femme s’évanouit. Anfione réconforte Niobe qui comprend qu’elle a été jouée. Furieuse, elle s’en prend à Manto qui invoquait la déesse Latone : elle seule est digne d’offrandes. Les dieux ne tardent pas à punir un tel blasphème : le palais explose, les quatre enfants de Niobe sont tués, le roi se suicide à la vue d'un tel spectacle et la reine se change en statue ! Creonte retrouve la couronne mais n’est guère reconnaissant puisqu’il chasse Poliferno en raison de ses intrigues. L’opéra finit par la bénédiction du mariage de Tiberino et Manto.
 
Articulée autour d’un décor quasi-unique de Raimund Bauer (la scène de base est complétée suivant les ambiances par quelques changements à vue), la production de Lukas Hemleb sait animer les différents lieux et les personnages. On évoquera, pour l’exemple, la cité des dieux et ses ballons de baudruches géants qui lui donnent son côté aérien : c’est en les faisant exploser par ses mauvais génies que Poliferno fait revenir Niobe sur terre ; ou la destruction finale du palais par les flammes, avec des cendres noires qui tombent des cintres ; ou encore le « monstre » qui accompagne Poliferno, sorte de limace noire géante qui absorbe littéralement les êtres humains. L’ensemble est esthétiquement remarquable et théâtralement très efficace. La direction d’acteur est au diapason, avec un réel travail dramaturgique, qui sait intelligemment s’effacer pour laisser le chant s’épanouir dans les scènes purement musicales.
 
Véronique Gens compose une Niobe séductrice et orgueilleuse, parfaite vocalement et scéniquement (une sorte de marquise de Pompadour par la grâce des robes d’Andrea Schmidt-Futterer). La voix est ample, le timbre riche (même s’il n’est pas très remarquable), la déclamation parfaite. Passons sur l’entrée désastreuse du contre-ténor Jacek Laszczkowski alternant fausset et sons poitrinés dans une espèce de parodie des adieux de Leyla Gencer. On a du mal à imaginer que tel était l’art des castrats au XVIIe siècle. Ou alors, c’est que l’otite avait succédé à la peste dans les fléaux épidémiques frappant les populations ! Fort heureusement, à défaut d’une grande projection, la voix reprend de l’homogénéité au fil des interventions et l’écriture ultérieure du rôle met davantage en valeur un haut medium riche et une grande musicalité. Second contre-ténor de la distribution, Iestyn Davies a un peu moins d’occasion de briller et de mettre en valeur une belle voix, parfaitement homogène cette fois et bien projetée. La Manto d’Amanda Forsythe offre un timbre un peu acide, mais qui correspond bien à la personnalité un peu « pimbêche » de l’héroïne. Son amoureux, Lothar Odinius, le soupirant de Niobe, Tim Mead ou l’infernal Alastair Miles offrent des voix solides mais pas toujours très raffinées, davantage à l’aise dans l’urgence déclamatoire du récitatif que dans les moments purement musicaux.
 
Mais le succès ne serait pas au rendez-vous sans les talents de Thomas Hengelbrock et de son ensemble : rarement on aura entendu une formation baroque aussi précise techniquement et capable à ce point de donner l’impression d’une totale liberté. Du très grand art.
 
 

 

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