Tout l'océan du grand Neptune...

Idomeneo - Paris (Pleyel)

Par Viet-Linh Nguyen | sam 29 Novembre 2008 | Imprimer
Idoménée occupe une place particulière dans la production opératique mozartienne. En effet, cette œuvre, dont le livret s'inspire de celui de la tragédie lyrique de Campra du même nom, fait montre de nombreux traits gluckiens, à commencer par les audaces harmoniques, la fluidité de la mélodie, la grande liberté de la structure et des airs, l'importance des chœurs et des récitatifs accompagnés.
 
Un Idomeneo ne serait rien sans… Idomeneo. Et Richard Croft relève le défi avec brio. La voix est chaleureuse, puissante, bien assise dans les graves, homogène dans toute la tessiture, véloce dans les ornements. Le phrasé est ample, le vibrato contenu. Il se dégage une impression de force tranquille et de noblesse douloureuse dans son incarnation de ce monarque bringuebalé par les Dieux mais dont les affres psychologiques sont contenus. On sent l'artiste discret voire timide et peut-être le ténor aurait-il pu insuffler plus de feu au portrait d'un père partagé entre la crainte de Neptune et celle de sacrifier son fils ? La scène des retrouvailles entre le Roi et Idamante se révèle ainsi assez froide, presque protocolaire, ambiance marbrée qu'une version de concert aggrave encore. Mais quand on a entendu ce phénoménal "Fuor del mare" qui a électrisé la salle, il serait bien vain de ne pas apprécier le chant bien tempéré de Croft.
 
L'Idamante de Bernarda Fink a hérité de son calme auquel la mezzo ajoute une once de tristesse et d'amertume de son timbre pastel. Les vocalises ne sont pas toujours des plus précises, et la chanteuse, si elle prend à bras le corps les récitatifs, paraît souvent en retrait dans des airs où se perd une projection trop confidentielle. A l'inverse, l'Elettra d'Alexandrina Pendatchanska, de prime abord assez neutre, s'est réservée pour son ultime scène de fureur où sa prestation volcanique a emplie une salle Pleyel soudainement devenue trop étroite pour contenir sa colère déchaînée. La soprano bulgare laisse alors éclater des aigus brûlants, mitraille avec violence les vocalises, emmène la ligne de chant avec une prestance cyclonique qui frise la folie sans que cela se fasse au détriment de la musicalité. Voilà une prodigieuse interprétation d'une noirceur diabolique, où l'artiste se donne corps et âme, et qui fait d'un coup voler en éclat la palette plus contrainte de ses partenaires.
 
Et à l'aune de ce tsunami vocal, la gentille Ilia de Sunhae Im fait bien légère, ne parvenant pas vraiment à se débarrasser de ses oripeaux de Zerlina chez Don Giovanni. La technique est très travaillée, le phrasé d'un raffinement poli. La princesse phrygienne est encore une jeune fille en fleur, radieuse et innocente, au timbre pur. Les moyens vocaux de la Coréenne ont encore du temps pour s'épanouir, acquérir plus de corps et de maturité afin de mieux cerner la souffrance et la crainte de cette ex-captive qui croit perdre trop rapidement son amant. En outre, le "Zeffiretti lusinghieri" où la tessiture aérienne de Im aurait fait merveille a pâti d'une surabondance de l'ornementation, égratignant la touchante simplicité mélodique.
 
Pour le reste, on saluera sans réserve l'Arbace racé de Kenneth Taver, et les redoutables graves de Nicolas Rivenq et Luca Tittoto, de même que des chœurs massifs et survitaminés du RIAS, presque cinématographiques dans leur conviction, notamment lors de la scène de tremblement de terre.
 
René Jacobs poursuit son odyssée classique après la trilogie Da Ponte et la Clemenza di Tito, imprimant dès l'ouverture son sceau dramatique à la partition. Même les plus vils détracteurs du chef ne sauront méconnaître qu'il apporte une vision esthétique très personnelle à Mozart, qui peut plaire ou déplaire mais comporte une cohérence et une intelligibilité remarquables. Alors, oui, l'ouverture est un peu sévère et raide, avec ses temps si appuyés, cette masse orchestrale diaphane, où l'on se croirait dans un sfumato italien. Dégraissé, redynamisé, Idomeneo perd un peu de sa superbe grandeur, gagne en flexibilité et en finesse. On se surprend à découvrir de nouvelles parties dans cette partition pourtant si souvent entendue, à se réjouir du jeu sur les timbres des instruments, notamment les vents et les cuivres. Le continuo au pianoforte, totalement narcissique finit par en devenir agaçant, mais on se réjouit de cette vitalité et de cette fraîcheur en ce Royaume de Crête qu'on imagine enfin inondé de soleil et bercé du reflux de la mer !
 
Et cette optique moins pesante ne se fait pas au détriment du drame d'une âpreté constante et implacable. Même les moments élégiaques ne sont sereins qu'en apparence sous la baguette incisive de Jacobs qui conserve une tension sous-jacente, presque menaçante, à chaque scène même en apparence anodine. En bref, voilà un Idomeneo téléologique, qui chante peu la tendresse, l'amour ou la piété filiale, où les protagonistes se résument à de pauvres mortels, jouets de Neptune dont l'absence hostile plane telle une épée de Damoclès annonçant la mort et la désolation.
 

 

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