Transposer ou trahir ?

Adelina - Bad Wildbad

Par Maurice Salles | sam 24 Juillet 2010 | Imprimer
Agé de vingt-deux ans, le Festival Rossini de Bad Wildbad a déjà proposé de nombreux titres du compositeur. Comme Pesaro le fit un temps il introduit dans ses programmes des œuvres ayant un rapport de contenu, de circonstance ou de structure avec celles de Rossini. Cette année le choix s’est porté sur une pièce en un acte déjà représentée à Pesaro en 2003, Adelina, créée en septembre 1810 à Venise au Théâtre San Moisè. Le livret en est signé Gaetano Rossi, par ailleurs auteur du livret de La cambiale di matrimonio, qui sera créée au même endroit un peu moins de deux mois plus tard. Le même Rossi, qui collaborera entres autres avec Meyerbeer et Donizetti, signera aussi les livrets de Tancredi et de Semiramide. Le compositeur, Pietro Generali, est alors un auteur à la mode, dans ce type d’ouvrage et cela renseigne sur les conditions du succès recueilli par Rossini à ses débuts.
 
Définie comme un mélodrame sentimental, la pièce s’apparente au genre larmoyant. La fille de Varner, un riche paysan des environs de Zurich, se laisse séduire par un jeune homme. Or celui-ci est appelé sous les drapeaux et disparaît sans la prévenir. Lorsqu’ Angelina découvre sa grossesse elle va se réfugier chez un oncle qui vit au loin. Après l’accouchement, elle revient au domicile paternel, tremblant à l’idée de l’accueil qui lui sera fait. Son ancien précepteur Simone accepte de servir d’intermédiaire ; mais quand le père apprend que la fille-mère proposée à sa compassion est sa propre fille il la chasse avec fureur. Survient Erneville – le séducteur en personne - venu prendre possession d’une maison qu’il a achetée au riche paysan ; le père d’Adelina lui raconte son malheur. Le jeune homme croit qu’elle lui a été infidèle et quand il la rencontre la condamne à son tour. Non sans peine elle parvient à se justifier et il reconnaît sa paternité. Ayant échoué à convaincre Varner de s’amadouer, Simone lui met d’office sa petite-fille dans les bras ; attendri et désarmé par l’aveu de d’Erneville il bénit sa fille et consent au mariage qui restaure l’honneur et la morale.
 
On le voit par ce résumé, la scène finale devrait baigner dans l’émotion, voire les larmes. Rien de tel dans la mise en scène de Kay Link. Partant de la didascalie qui plante le décor dans les environs de Zurich, il transpose l’action de nos jours, comme l’indiquent les costumes de Claudia Möbius. Un puzzle géant conçu par Anton Lukas représente en fond de scène un paysage alpestre ; mais au fur et à mesure que le père intransigeant révèle sa personnalité des éléments du puzzle s’effondrent, démasquant les gratte-ciels de la Zurich actuelle, la réalité des affaires et de l’argent sous la carte postale. Ainsi la condamnation d’Adelina n’est-elle pas d’ordre moral mais réaction purement égoïste d’un notable qui craint que la « faute » de sa fille ne nuise à ses ambitions électorales pour lesquelles les affiches sont prêtes. Ce tyran domestique est d’ailleurs lui-même la dupe de son autre fille, qui feint de le cajoler pour lui soutirer de l’argent, et semble toujours prête à s‘envoyer en l’air avec le premier venu. Le séducteur revenu à la recherche de sa bien-aimée est un ado attardé plus soucieux de son Ipod que de son enfant. Et du reste quand Varner aura consenti au mariage, le bébé va passer de main en main, comme un paquet encombrant, jusqu’à ce que sa mère le récupère, dans l’indifférence générale de tous les hommes, si occupés à boire des coups qu’ils ne voient même pas qu’elle semble prête à partir, vraisemblablement pour retourner chez l’oncle lointain.
 
La cohérence du parti pris est indéniable. Reste à apprécier sa pertinence. Un metteur en scène a-t-il le droit de détourner le sens d’une œuvre ? En rejetant Adelina, Vater ne fait qu’adhérer à l’ordre moral qui organise sa société patriarcale, où la réputation des familles est lié à la conduite des filles ; pour lui, Adelina a irrémédiablement compromis son honneur, ce qui le blesse très profondément. La lecture proposée ignore ces sentiments douloureux : s’il est ulcéré c’est surtout parce que la chose fera jaser et risque de lui coûter une élection. De même en faisant du précepteur un pique-assiette aux appétits finalement plus forts que ses convictions et de l’amoureux venu rechercher Adelina cet étourneau immature et égocentrique le metteur en scène parachève sa vision cynique et la trahison.
 
Sur le plateau en tout cas on joue le jeu à fond. Dans le rôle de Firmino, un valet traité ici en compagnon d’aventures galantes, Ugo Rabec forme avec Silvia Beltrami, qui joue la sœur dévergondée sous des airs de sainte nitouche, un couple convaincant scéniquement et passable vocalement. Le baryton Elier Munoz campe un savoureux Simone, écolo rabâcheur et bon vivant aux convictions moins fermes que les sentences qu’il débite. L’autre baryton, Gabriele Nani, exprime très bien l’arrogance hautaine et quasi-brutale du notable imbu de lui-même. Le ténor Gustavo Quaresma Ramos a une voix agréable et un physique parfait pour ce rôle de joli cœur à peine sorti de l’adolescence. Il joue la fougue et la désinvolture de façon aussi crédible que sa partenaire dans le rôle titre, Dusica Bijelic, un soprano intéressant, jolie voix assez souple et assez ronde. Dans le rôle muet du jardinier souffre-douleur qui semble le seul avec Adelina à s’intéresser à l’enfant, une composition remarquable de Patrick Schneider.
 
Craignait-on que cette œuvre qui dure environ quatre-vingt minutes ne suffît pas à faire un programme ? Elle est précédée d’une première partie qui comporte l’ouverture de L’Equivoco stravagante (1811), d’une scène de La Cambiale di Matrimonio (1810) et d’une autre tirée de L’Inganno felice (1812), cousues ensemble par un artifice peu convaincant, mettant en scène Rossini lui- même, d’abord comme étudiant à Bologne, puis comme compositeur au San Moisè. Il s’agit surtout de faire entendre les barytons Marco Filippo Romano et Bernhard Hansky, le ténor Gustavo Quaresma Ramos et les soprani Silvia Beltrami et Isabel Rodriguez Garcia. Cette exhibition n’a rien d’indigne mais rien de transcendant.
 
Les Virtuoses de Brnö, encore eux, sont placés sous l’autorité de Giovanni Battista Rigon. Très souple dans sa direction pour accompagner et soutenir les chanteurs, il nous séduit dès l’Ouverture de L’Equivoco stravagante, où le dosage des couleurs et des intensités ainsi que les subtiles variations dynamiques font littéralement entendre la notion d’ambiguïté qui est le ressort de l’œuvre. Du beau travail, tout en finesse !
 

 

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