Trivial dans un opéra royal

Don Giovanni - Versailles

Par Elisabeth Bouillon | dim 07 Février 2010 | Imprimer
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Don Giovanni
Dramma giocoso en deux actes K. 527
Livret de Lorenzo Da Ponte
Création à Prague le 29 octobre 1787, puis à Vienne le 7 mai 1788
 
 
 
Mise en scène, Yoshi Oida
Décors, Tom Schenk
Costumes, Elena Mannini
Lumières Pascal Mérat,
 Assistant à la mise en scène Samuel Vittozi
Chorégraphe, Caroline Marcadé
Don Giovanni, Marc Callahan
Donna Anna, Vannina Santoni
Don Ottavio, Arthur Espiritu
Donna Elvira, Chantal Santon
Zerlina, Caroline Meng
Masetto, Pierrick Boisseau
Leporello, Philippe Cantor
Commendatore, Ethan Herschenfeld
Comédiens, Eric Jovencel et Léo-Antonin Lutinier
 
Orchestre Opéra Fuoco
Choeur Opera Fuoco
Direction, David Stern
 
Château de Versailles, Opéra Royal, le dimanche 7 février 2010, 15h
 
 
Trivial dans un opéra royal
 
Qui ne rêve pas d’un opéra classique dans le cadre sublime de l’Opéra Royal du Château de Versailles ? La salle à l’antique de Gabriel est peut-être la plus belle du monde, de même que la scène historique de 800 m², entièrement remise en valeur lors de la récente mise en sécurité. Ses escaliers de bois conduisant aux dessus à la cour et au jardin ont été dégagés. Elle a conservé ses dessous et leur extraordinaire machinerie en ordre de marche conçue par Arnoult, une ferme superbe, le cadre de scène et les magnifiques châssis d’époque.
 
Imaginez maintenant, pour ce Don Giovanni1 venu de Saint Quentin en Yvelines, l’immense plateau masqué au premier tiers par une cloison sale de bois aggloméré. Le rideau et le cadre de scène, les draperies et le manteau d’arlequin ont disparus, dévoilant dés l’entrée des spectateurs une sorte de dispositif de répétition qui reste lettre morte. Il est essentiellement constitué d’un échafaudage métallique monté sur roulettes et d’un praticable acheté tout fait, laissant un maigre passage à l’avant scène où se déroule l’essentiel de l’action chantée, ce qu’on appelle en allemand du terme péjoratif de « Rampentheater », du « théâtre de rampe ». Les costumes variés et fantaisistes d’Elena Mannini évoquent ceux d’une maison de passe de luxe.
 
La déception est d’autant plus grande que pour La Mort à Venise de Britten , à Lyon, en mai 2009, le metteur en scène Yoshi Oida avait pour partenaire le même décorateur, Tom Schenk, auteur d’un beau décor : une scène nue avec, barrant le fond, un mur japonisant sur lequel les personnages projettent leurs ombres, des passerelles disposées à des niveaux différents, dans l’esprit de celles que l’on utilise à Venise, de l’eau ça et là, sur le sol, le tout savamment éclairé. Devant une telle différence de résultats, faut-il n’accuser que le manque de moyens ?
 
En dépit des déclarations d’intention de Yoshi Oida dans le programme, l’action est traitée en pantalonnade, comme sur un théâtre de tréteaux, sorte de kabuki qui aurait perdu ses racines, à mille lieues de la musique de Mozart. Aucun réalisme psychologique, la direction d’acteurs reste en surface. Quant au rôle titre, c’est un tout jeune homme, à peine plus âgé que Chérubin, mais sans la moindre aura poétique, obsédé par le sexe et entrainant les femmes qu’il séduit dans la boue morale où il aime se vautrer. Parmi les personnages féminins, qui perdent toute profondeur, c’est celui de Zerlina qui souffre le plus de la pauvreté de cette interprétation.
 
L’excellente acoustique de l’Opéra royal met en valeur l’orchestre et les voix. A notre grande satisfaction, la direction musicale de David Stern (fondateur et directeur de l’orchestre et du chœur Opera fuoco), pleine de fougue, a le très grand mérite de respecter le style mozartien avec ses phrasés, son rythme haletant, ses contrastes sonores, ses accents expressifs. Le chef, passionné par son travail, sait encadrer les chanteurs (il articule le texte en même temps qu’eux), un peu trop cependant : il ne tolère pas, à l’intérieur de chaque mesure, les rubati qui permettraient aux voix de mieux s’épanouir. Ses tempi très rapides entraînent parfois des décalages, ils manquent de respiration et sacrifient les silences. Il ne s’en faudrait pas de beaucoup cependant, l’affaire de quelques secondes, histoire de permettre à l’orchestre de rebondir. Autre sujet de déception, les violons d’Opera fuoco ‒ orchestre d’instruments anciens ‒ n’ont pas la rondeur des autres cordes. Ils sont souvent couverts par l’harmonie. Enfin, en l’absence d’un orchestre de scène au finale du premier acte, on aurait souhaité que David Stern restitue dans la fosse les effets d’écho en répartissant en deux groupes les instruments au lieu de se borner à des tutti.
 
Dans ce contexte difficile, les chanteurs font preuve de courage et de détermination, s’investissant autant qu’ils le peuvent dans des rôles qui ne sont pas toujours bien distribués. Chez les femmes, seule Vannina Santoni en Anna est bien à sa place. Elle assume pleinement un personnage pourtant peu flatté scéniquement. La voix a la souplesse, la clarté et l’ampleur voulues par le rôle, malgré un vibrato un peu trop serré qui gagnerait à être corrigé. L’Elvira de Chantal Santon est touchante dans sa maladresse, sa manière de prendre les gens à rebours et sa vaine détermination à renverser coûte que coûte les obstacles. La chanteuse a la voix du rôle mais sa technique n’est pas encore assez sûre pour qu’elle l’aborde maintenant sans se mettre en danger. Enfin, la soprano lyrique Caroline Meng au timbre éclatant fait preuve d’assurance mais semble à l’étroit dans la tessiture de Zerline.  
 
Marc Callahan est doué pour la scène mais il n’a ni le volume, ni la maturité vocale pour aborder le rôle de Don Giovanni. La voix, trop jeune, manque encore d’harmoniques, son grave est insuffisant, sa technique pas encore aboutie. Philippe Cantor en Leporello fait preuve de métier, il a les graves de l’emploi. Le Masetto de Pierrick Boisseau, est prometteur ; la voix est ronde, les graves comme les aigus sont percutants, bien dans le masque, et son personnage y gagne en intensité. Totalement défavorisé par la mise en scène et son costume (une chemise de nuit qui lui arrive aux genoux, toute barbouillée d’hémoglobine), Ethan Herschenfeld doit incarner un Commandeur frêle et débile, parfaitement ridicule, surtout lorsqu’en lieu et place de la statue, il arrive pieds nus et en chemise dans le cimetière et s’en retourne ensuite comme il est venu. Supportant courageusement son sort, il nous réconforte cependant par un beau timbre et une expressivité vocale qui font oublier sa malheureuse apparence. Quant à l’Ottavio intelligent et décidé de Arthur Espiritu qui ne s’en laisse pas conter par Anna, il nous régale de son timbre magnifique de lirico, malheureusement un peu bridé par les tempi du chef, en particulier dans ses vocalises. La sûreté de sa technique, sa prestance et son talent d’acteur devraient le mener loin.
 
On attend avec impatience le Bourgeois Gentilhomme de Molière/Lully dirigé par Vincent Dumestre et mis en scène par Benjamin Lazar qui sera présenté à l’Opéra Royal les 6, 7,13 et 14 mars prochain, en espérant que contrairement à ce Don Giovanni, il fera honneur à son lieu d’accueil.
Elisabeth Bouillon


1 Cf. Don Giovanni à Rouen

 

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