Un jardin harmonique

Ottone in Villa - Innsbruck

Par Elisabeth Bouillon | jeu 19 Août 2010 | Imprimer
Ottone in villa, premier opéra composé par Vivaldi, est le résultat d’une commande de Henry Lord Herbert, fils aîné du comte de Pembroke : l’oeuvre devait être dramatiquement efficace et le budget réduit à l’essentiel (petit nombre de chanteurs, absence de chœur et de machinerie). Cet opera seria anticonformiste, qui raconte les intrigues amoureuses de l’empereur romain Ottone, illustre aussi bien la virtuosité du compositeur qui, comme Mozart, dirigeait depuis son pupitre de violon solo, que sa connaissance approfondie de l’art vocal, qu’il enseignait aux jeunes filles de l’Ospedale della Pietà. Sur le plan harmonique et pour ne pas sortir de cette édition 2010 du Festival d’Innsbruck, il reste très en deçà de l’audace dont fera preuve Pergolese, trente deux ans plus tard, dans L’Olimpiade (cf. notre compte-rendu).
 
Lalli n’a pas les qualités de Métastase et son livret manque de densité. L’action, fort compliquée, s’essouffle : Tullia se fait passer pour le page Ostilio afin de mieux espionner son amant Caio qui lui préfère Cleonilla, laquelle, courtisée par Ottone, s’éprend d’Ostilio. Ottone, humilié et jaloux, fulmine. Il en résulte un bel imbroglio et l’action tourne en rond, tel un serpent qui se mord la queue.
 
Il en est de même de la réalisation scénique : un décor de Pier Paolo Bisleri qui, s’il avait été mieux construit, aurait pu être intéressant, des costumes antiquisants de Monica Iacuzzo à la limite du professionnalisme et une mise en scène qui dénature l’ouvrage. Au lieu d’accentuer les contrastes entre seria et buffo, Deda Cristina Colonna choisit la dérision. Confondant satire et burlesque, elle truffe sa mise en scène, purement anecdotique, de gadgets et de clins d’œil au public. Ainsi, Ottone, qui perd tout prestige, se déplace sur une autruche en carton pâte blanc montée sur roulettes et poussée comme une trottinette par son confident Decio. Quant à Caio, il est tourné en ridicule. Un exemple parmi d’autres : une projection (lumineuse) de saucisses et de bretzels sert d’accompagnement visuel à son magnifique aria « Leggi almeno tiranna infedele » (n°16). La direction d’acteurs n’apporte pas grand-chose, chacun doit se débrouiller seul pour ne pas trahir la partition.
 
On le regrette d’autant plus que le Giardino armonico, sous la direction éclairée de son chef Giovanni Antonini, met brillamment en valeur la partition de Vivaldi qui traite les voix comme des instruments et les fait dialoguer avec le hautbois, la flûte ou le violon solo (qui joue un rôle prédominant dans la partition). Extrêmement précis, sans le moindre décalage, il équilibre les coloris des voix claires (une seule basse) avec les graves de l’orchestre. Il crée une tension dramatique maximum là où, sur scène, on reste à la traîne. Il utilise toute la palette de nuances, n’abusant pas des forte, et ses pianissimi sont suaves, tout comme ceux des chanteurs. Il varie les rythmes, accentue avec expressivité et nous charme par ses beaux phrasés.
 
Notons également la performance du clavecin continuo, d’une grande liberté d’inspiration, qui anime à merveille les récitatifs et sait évoquer tout ce qu’on ne voit pas.
 
Grâce au soutien du chef et de l’orchestre, les interprètes, d’un niveau comparable à ceux de L’Olimpiade, réussissent à nous donner quelques grands moments d’émotion en dépit des limites fixées par le metteur en scène. L’Ottone de Sonia Prina, très imposant, nous fait immédiatement oublier le travesti. La voix, flexible, vocalise avec naturel, les graves ne sont jamais poitrinés. On croirait entendre un castrat tellement le timbre d’alto est riche, homogène et brillant.
 
Le beau soprano lyrique de Veronica Cangemi s’épanouit pleinement dans le rôle de Cleonilla, personnage fougueux et entreprenant, aux nombreuses facettes. Sunhae Im, une habituée du Festival de Musique ancienne que nous avons déjà appréciée dans Zerlina, puis Eurilla3, interprète avec punch une Tullia/Ostilio endiablée et trouble.
 
Nous avons beaucoup aimé le Decio de Krystian Adam, seule voix masculine de la distribution. Il a su conférer humour, noblesse et sagesse à ce confident de l’Empereur auquel Vivaldi a fait la part belle puisqu’il lui a attribué le même nombre d’arie qu’aux autres personnages. Ce ténor aux aigus lumineux possède en outre, dans le medium et le grave, la richesse de timbre d’un baryton martin.
 
Quant à Lucia Cirillo, magnifique dans le rôle de Caio, elle rétablit l’équilibre seria/ buffa rompu par la mise en scène. Son personnage reste très intérieur et elle trouve, dans l’expression du désespoir, des nuances à vous briser le cœur5.
 
Rendez-vous en 2011. Le programme s’enrichira d’une troisième œuvre mise en scène. Nous pourrons ainsi découvrir l’unique opera seria de Telemann : Flavius Bertaridus (1729), qui sera coproduit avec Hambourg (ms Jens-Daniel Herzog, avec Maîte Beaumont) ; la seule œuvre de Hasse4 créée à Innsbruck : Romolo e Ersilia ; enfin La Calisto de Cavalli (interprété par Café Zimmermann et les lauréats du concours d’opéra baroque Pietro Cesti qui a lieu chaque année à Innsbruck durant le festival). Nous espérons y retrouver le niveau de qualité atteint par L’Olimpiade.
 
 
 
1- Sebastiano Biancardi, prit ce pseudonyme pour écrire ses livrets car il était recherché par la justice napolitaine.
2- Distribution de la création : Ottone (contralto), Diana Vico; Caio, Bartolomeo Bortoli (castrat soprano) ; Cleonilla, Maria Giusti (soprano) ; Tullia, Margherita Faccioli (soprano); Decio, Gaetano Mozi (ténor).
3- L’année dernière, dans L’Orlando paladino de Haydn.
4- Cf. Pirasme et Tisbe dans notre article Les Trésors de l’Ecole de Naples
5- L’enregistrement CD de cette production devrait paraître prochainement : à surveiller.

 

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