Un Paris pas très canaille

La Vie parisienne - Toulon

Par Maurice Salles | sam 28 Décembre 2013 | Imprimer
 
Que de chemin parcouru, d’Orphée aux Enfers à La vie parisienne ! En huit ans Offenbach, qui naguère encore frondait les institutions musicales, est en train d’en devenir une, avec un statut semi-officiel de musicien du régime impérial. Désormais il ne lui est plus nécessaire de s’abriter derrière l’alibi de la mythologie pour distiller son ironie sur la France contemporaine. Mais comme La Vie parisienne est une œuvre de circonstance destinée à plaire au public cosmopolite que ne manquerait pas de drainer vers la capitale française l’exposition Universelle de 1867 – et la prévision s’avérera exacte avec plus de onze millions de visiteurs, soit près du double du record établi à Londres en 1862 – la satire restera aimable, moins soucieuse de refléter le réel que les préjugés des visiteurs (les Français sont débauchés et voleurs). La censure se chargera du reste d’expurger le livret de tout ce qui pourrait créer un incident diplomatique, ainsi de Danois Gondremarck deviendra Suédois, et d’en affadir les saillies jusqu’à le vider presque entièrement des allusions polissonnes. Chose cocasse, le même souci de décence préside à cette production, destinée en priorité à un public familial en ces fêtes de fin d’année Mais si l’on perd en verdeur, le texte retenu n’étant pas « modernisé », à l’exception notable d’un « allo non mais allo quoi » qui fait mouche, on fait l’économie de pesantes vulgarités, et Offenbach le mérite bien.
Chaque acte débute par un tour de piste, sur le plateau tournant, de la haute enveloppe rédigée à l’adresse d’Hortense Schneider. Elle forme un arc de cercle dont le creux délimite l’espace scénique central, d’où les personnages peuvent sortir vers les coulisses ou l’avant-scène, ou rester sur le tapis circulant qui les emporte ou les ramène. Les évolutions y acquièrent une fluidité en harmonie avec celle de la musique. Quelques éléments évocateurs, la grande horloge de la gare, des panneaux circulaires pivotants en guise de porte, et le train miniature présent au début et à la fin, on peut apprécier sans réserve les décors d’Emmanuelle Favre, fonctionnels, adaptés et somme toute élégants. Nadine Duffaut y place au premier acte une foule mélangée, où des tapineuses à l’avant-scène rejoignent le chœur des employés du chemin de fer, ce qui ne manque pas de surprendre. L’insistance sur la présence d’ecclésiastiques est elle aussi lourde de sous-entendus et la présence d’employées en uniforme témoigne d’un féminisme bien connu. A noter la liaison entre l’acte trois et quatre au moyen d’une descente de police qui éclaire le récit à venir, et la ronde des bouteilles de champagne géantes, occasion d’un jeu de scène alambiqué mais sans conséquence. Tout est néanmoins mis en place sans à-coups et se déroule sans accroc, donnant à l’ensemble une lisibilité qui n’était pas la qualité première de l’œuvre originelle, ici dépouillée à l’essentiel. Si la transposition à la Belle Epoque, à en juger par les costumes variés (dont certains somptueux) signés Gérard Audier, n’a pas d’inconvénient, on apprécie la drôlerie de certains plumets tenant de l’Apache sur le chef de « dames » plus proches de la basse-cour que du grand monde. Les lumières de Philippe Grosperrin exaltent les tissus des toilettes féminines, jusque dans leur défilé sur des mannequins de bois.
 
Destinée aux acteurs du Palais-Royal, La vie parisienne a été aussi souvent interprétée par des comédiens que par des chanteurs professionnels. Ici tous les interprètes appartiennent à la seconde catégorie, mais soit que leur rôle ne leur donne guère l’occasion de briller, soit que tous ne brillent pas du même éclat, on ne citera que ceux dont la participation nous a semblé mériter une mention. C’est le cas d’Olivier Grand, baron de Gondremarck qui joue plus de son physique impressionnant que d’une composition très fouillée mais dont la voix sonore donne une agréable impression de facilité. Pour Marc Larcher, la rapidité du Brésilien l’éprouve un peu mais il se rachète largement en Fritz. Les deux nigauds, Bobinet et Raoul de Gardefeu, manquent d’épaisseur comme il le faut, dans la juste interprétation de Guillaume Andrieux et de Virgile François. Leur femme fatale a la tournure avenante de Marie-Adeline Henry, mais sa Metella manque un rien de sensualité, soit retenue volontaire, soit léger manque d’engagement, bien qu’elle règle magistralement son compte au rondeau du quatrième acte. L’ambitieuse femme de chambre Pauline, qui veut passer pour l’épouse d’un amiral, ne fait pas toujours dans la finesse ; on espère que c’est seulement cela qui motive l’exubérance vocale d’Anaïs Constant. Ingrid Perruche est assez noble et assez ambigüe pour la baronne de Gondremarck et Nona Javakhidze assez claire dans l’expression des appétits de la douairière de Quimper-Karadec sans toutefois tomber dans la vulgarité. Mais Gabrielle Philiponet, la gantière qui succombe au charme du Brésilien, l’emporte… haut la main. Sans doute son rôle a-t-il été écrit par Offenbach pour une véritable chanteuse capable d’en comprendre et d’en exécuter toutes les finesses, mais on reste bouche bée devant l’aisance, qui est la marque de la virtuosité, dont fait preuve l’ancienne lauréate du Concours Elizabeth de Belgique. Et quand la musicalité va de paire avec le charme personnel, on ne peut qu’envier le Brésilien ! Cet ensemble de bon niveau est complété par le ballet de l’Opéra de Toulon, pour lequel Laurence Fanon a réglé une chorégraphie exigeante. Au sein d’une troupe homogène brillent Erica Bailey et Eddy Thebaut chargés d’évoquer, suppose-t-on, La Goulue et Valentin le Désossé. Les chœurs, à une ou deux baisses de tension perceptibles dans des attaques, contribuent honorablement au succès global. Jérôme Pillement, fin connaisseur de l’œuvre, a mené à bien un orchestre docile sans donner l’impression qu’il en tirait le maximum. Peut-être a-t-il choisi la prudence pour cette première ? En tout cas si sa direction reste un peu sur son quant à soi, elle s’accorde parfaitement à la tonalité du spectacle, et c’est avec le sourire que l’on sort de cette Vie parisienne dont l’élégance et la relative sagesse nous ont préservés des bas-fonds !
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

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