Un peu trop sage…

My Fair Lady - Paris (Châtelet)

Par Juliette Buch | mer 15 Décembre 2010 | Imprimer
Fort de l’immense succès remporté l’an passé avec The Sound of Music (La Mélodie du Bonheur), Jean-Luc Choplin a souhaité convier au Théâtre du Châtelet un nouveau musical très célèbre , My Fair Lady. Il n’a donc pas hésité à constituer une dream team composée de la fine fleur musicale et théâtrale britannique toujours avec l’orchestre Pasdeloup et les chœurs du Châtelet. Cerise sur le gâteau, il a invité le metteur en scène Robert Carsen, très en vue sur la scène internationale, avec lequel il avait fait équipe pour Candide de Bernstein en 2006.Tous les ingrédients semblaient donc réunis pour que la magie de The Sound of Music se renouvelle. Et pourtant, malgré les qualités indiscutables du résultat obtenu, on reste un peu sur sa faim.
 
Il faut dire que cette comédie musicale créée en 1956 à New York, avec Julie Andrews et RexHarrison dans les rôles respectifs d’Eliza Doolittle et Henry Higgins, connut un succès considérable qui ne s’est jamais démenti au fil des ans, et même plutôt renforcé grâce au film mythique réalisé en 1964 par George Cukor avec toujours Rex Harrison en Higgins et la divine Audrey Hepburn, qui fut préférée à Julie Andrews, en Eliza. Hepburn était doublée pour la voix chantée par Marni Nixon mais ses qualités incontestables de comédienne et son charme magique firent le reste. Elle n’obtint pourtant pas l’oscar de la meilleure actrice pour ce chef-d’œuvre qui en reçut huit, dont celui du meilleur film. De ce côté-là, donc, la concurrence est rude, bien que par ailleurs sur le plan scénique, My Fair Lady soit plutôt rare en France. En 1995, à Paris, on avait pu applaudir pour quelques représentations au Théâtre Mogador, une excellente production venue de Broadway, avec dans le rôle d’Higgins, rien moins que Richard Chamberlain, éblouissant de charme et d’élégance.
 
Cette nouvelle production du Châtelet fait preuve d’un savoir-faire incontestable et d’un travail théâtral accompli, tant par la qualité de ses décors - sobres et très chic, dans des dégradés subtils de blanc, de beige et de gris -, le raffinement des éclairages, le choix des costumes, toujours de très bon goût, et la qualité de sa direction d’acteurs. Mais il y manque le grain de folie, l’exubérance, voire la luxuriance des formes et des couleurs qu’on trouvait dans le film de Cukor, une certaine extravagance aussi – les décors et costumes plutôt délirants de Cecil Beaton y étant certainement pour quelque chose.  
 
Là tout est parfait, tellement parfait que cela ressemble à des photos de mode dans un album, magnifiques certes, mais un peu glacées. Pour le coup, la passion, l’émotion et la fantaisie débridée qu’on serait en droit d’attendre dans ce genre d’œuvre font plutôt défaut, et aussi, il faut bien le dire, quelque chose qui pourrait s’apparenter au charme, qui on le sait, nait souvent de l’imperfection.
 
Les rôles secondaires sont remarquablement tenus : la grande Margaret Tyzak, spirituelle à souhait, en mère d’Higgins, Nicholas le Prevost, savoureux Colonel Pickering, Donald Maxwell, haut en couleurs en père d’Eliza, Jenny Galloway, désopilante Mrs Pearce, la gouvernante, et le très charmant et bien chantant Ed Lyon en Freddy Eynsford-Hill, l’amoureux transi d’Eliza. Et tous les autres, excellents, même dans les plus petits rôles.
 
D’où vient alors que le couple vedette Eliza/Higgins semble ne pas fonctionner tout à fait ? Pris individuellement, ils ont pourtant des qualités incontestables : Sarah Gabriel est une musicienne accomplie, bien qu’on eût préféré un timbre plus rond et une caractérisation plus piquante. Quant à Alex Jennings, formidable acteur-chanteur à la diction vertigineuse, il a souvent tendance à utiliser toujours le même registre, loin des fulgurances ambigües de Rex Harrison, et même de Richard Chamberlain.
 
Il est vrai que Robert Carsen a souhaité se référer pour les relations entre Eliza et Higgins aux théories de George Bernard Shaw, fort contrarié de voir la comédie musicale inspirée de sa pièce aboutir à un happy end qu’il n’avait absolument pas souhaité. D’une telle optique nait sans doute une certaine distanciation du flux émotionnel entre les deux protagonistes, qui rend finalement assez peu convaincante leur relation amoureuse. Ce qui est dommage, surtout lorsqu’on songe au film de Cukor, où Harrison et Hepburn étaient tout bonnement bouleversants.
 
Heureusement que côté fosse, l’Orchestre Pasdeloup rondement mené par Kevin Farrell est au top, que les chœurs sont excellents, que les dialogues sont percutants, spirituels et jubilatoires, et qu’il y a cette musique délicieuse et pleine de charme, ce fameux charme dont il était question plus haut.
 

 

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