Un plus un égal un

Il Trovatore - Venise

Par Antoine Brunetto | dim 11 Décembre 2011 | Imprimer
 

 

 

Deux distributions pour Le Trouvère proposé par La Fenice à l'occasion du cent-cinquantenaire de l'unité italienne. Chaque représentation est d'ailleurs précédée de l'hymne national qui voit la salle se lever comme un seul homme. Il s’agit, avec la direction martiale de Riccardo Frizza, du seul élément patriotique d'une production qui privilégie la dimension romantique de l'œuvre à son éclat risorgimental. Résultat : sous une lune omniprésente défilent de beaux tableaux aux décors stylisés – signés William Orlandi – qu'habillent des éclairages élégants et signifiants, rouge pour Manrico, bleu pour son frère Luna. Couleurs que l'on retrouve jusque dans des costumes hélas beaucoup moins seyants. Aussi soigné soit-il, ce beau livre d'images ne suffit pas à faire oublier la direction d'acteurs indigente de Lorenzo Mariani. On lève le bras, on met la main sur le cœur, on entre côté cour et on sort côté jardin, exactement comme du temps de Verdi. Une façon sans doute de nous ramener 150 ans en arrière, anniversaire national oblige.

Peu importe après tout puisqu’on sait que Le Trouvère est un opéra de chanteurs. C'est d'ailleurs la distribution qui fait le sel de ces représentations vénitiennes. Oui mais laquelle ? La première qui réunit Kristin Lewis et Francesco Meli ou la seconde qui voit María José Siri donner la réplique à Stuart Neill, célèbre depuis l'affaire du Don Carlo scaligère de 2008 (cf. l’article de Jean Cabourg). Eh bien en fait un peu des deux. Comment en effet ne pas préférer le comte de Luna de Franco Vassallo, l'Azucena de Veronica Simeoni et le Ferrando de Giorgio Giuseppini à leurs alter ego de la veille. Le premier est un authentique baryton verdien au timbre noir, à la ligne soignée et à la projection indéniable. Le chant, un peu tendu dans « Il Balen del suo sorriso », prend tout son relief dans les ensembles. On aime aussi la façon scrupuleuse d'aborder la partition sans omettre la moindre note quand ses confrères ont trop tendance à emprunter des raccourcis. Une qualité qu'il partage avec Veronica Simeoni. Toujours en mal d'ampleur depuis sa zingara bordelaise, la mezzo italienne n'en offre pas moins un chant atypique par la clarté de la voix et l'absence d'effets appuyés si souvent associés à ce rôle. Plus jeune, moins virago et finalement séduisante dans un duo final baigné d'une lumière plus amoureuse que maternelle. Enfin Ferrando, personnage trop souvent sacrifié sous prétexte qu'il ne chante qu'un seul air, trouve en Giorgio Giuseppini un interprète comme on a rarement le plaisir d'entendre.

 

La balance penche en revanche de l'autre côté de la distribution pour Leonora comme pour Manrico. Un « All'armi! » sensationnel, tenu sur deux notes au delà du raisonnable par Stuart Neill, ne fait qu’exposer le profil héroïque du Trouvère. Le ténor américain allège trop tard un chant qui frappe avant tout par sa puissance. La facilité à négocier les passages les plus ardus reste déconcertante mais le « deserto sulla terra » sonne bien sec et « Ah si ben mio » débité sans nuance laisse le public de marbre.

 

Plus problématique encore apparaît María José Siri. Fatigue passagère ou usure prématurée ? La jeune soprano uruguayenne attend le dernier acte pour enfin dominer un vibrato envahissant. Sans arrêt sur la corde raide, obligée de forcer des moyens qui semblent inadaptés à la partition, elle oublie cette science du belcanto à laquelle doit encore obéir le chant de Leonora. Ni trille, ni colorature, ni effets de volume, de souffle, de couleur. On reste songeur en découvrant dans le programme que María José Siri a chanté Aida à la Scala. Les applaudissements qui l'accueillent au tomber de rideau laissent tout aussi perplexe.

La veille, Kristin Lewis sans être irréprochable offrait de Leonora un portrait autrement séduisant, malgré une syntaxe belcantiste tout aussi sujette à caution. Medium opulent, aigu assuré en deuxième partie, une fois passé l'écueil du « D'amor sull ali rose », la soprano américaine nous propose un « Tu vedrai che amore » intelligemment varié et une mort en état de grâce.

Même si moins inébranlable que Stuart Neill, Francesco Meli possède suffisamment de vaillance pour empoigner Manrico à bras le corps. La fréquentation passée de Donizetti, Rossini et Bellini nous vaut un chant stylé qui se porte d’autant mieux qu’il est moins sollicité dans l’aigu. L’émission reste souple et le timbre irrésistible dès qu’il use de la demi-teinte. Après le succès du Bal masqué à Parme il y a moins de deux mois (voir recension), le ténor italien confirme qu’il a réussi sa reconversion verdienne. Et l’on se dit que si les distributions avaient été mieux appariées, on tenait là un Trouvère de premier choix.

Antoine Brunetto et Christophe Rizoud

 

 

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