Une affaire de nuances

Falstaff - Toulouse

Par Maurice Salles | dim 04 Décembre 2011 | Imprimer
 

 

Pavlov avait raison : le chœur final de Falstaff nous plonge toujours dans l’euphorie. Et pourquoi pas cette fois-ci ? Est-ce l’aspect visuel, la présence envahissante de ces spectaculaires robes élisabéthaines aux allures de costumes de revue qui privent d’âme la féerie, ou l’aspect sonore, plus proche d’une compétition de décibels que de la joyeuse explosion commune ? Probablement, comme dans toute perception, s’agit-il de nuances, mais s’agissant de Falstaff la notion nous semble fondamentale.

Ce qui pour nous caractérise l’œuvre, c’est sa finesse, ou pour parler comme Pascal son esprit de finesse. Comment voyons-nous les autres ? Comment nous voient-ils ? Faute de se poser la deuxième question le débauché de Windsor verra l’échec de ses trames et sera dupé par ses proies.

Cette réflexion désabusée sur l’humain, ses erreurs, ses limites, Verdi la met en musique au soir de sa vie. Mais quand elle pourrait être amère ou sévère cette dernière composition semble, à l’âge de l’artériosclérose, un manifeste où la virtuosité du musicien qui y répand tout son savoir s’allie à la bienveillance de l’homme qui sourit du haut de son expérience. Falstaff est un raté vieillissant réduit par ses préjugés et sa paresse à tramer de sales coups pour survivre. L’exploit de Verdi est qu’il donne une traduction musicale de cette « souplesse » morale du personnage, de la subtilité malicieuse des cibles, ou de la parade des amoureux tout comme il caractérise les certitudes bornées de Ford et de Caïus. Dans cet univers ondoyant elles n’en paraissent que plus ridicules. Mais Ford est émouvant, parce qu’il est sincère. Et Falstaff aussi, malgré son cynisme. Quand il nous met en garde contre les illusions que chacun se fait sur soi-même, son amour de la vie, c’est celui d’un Verdi qui en a fait le tour.

 

Or à cette composition vibrante l’aspect scénique ne s’accorde guère. Les éléments de décor des deux premiers actes sont stylisés, c'est-à-dire simplifiés et de forme géométrique, facteur de rigidité. La mise en scène en est-elle contaminée ? Dans le deuxième tableau, par exemple, le groupe des hommes et celui des femmes se disposent de façon symétrique et leurs déplacements, effectués en coulisses, sont escamotés. Reste l’image d’une manœuvre quasi-militaire. Il n’y a rien de contraire à la lettre, mais où est l’esprit du leurre et de l’esquive ? Evidemment cela a pour avantage une entière lisibilité, mais on cherche la fantaisie scénique qui devrait accompagner l’invention musicale.

Heureusement la distribution est assez proche de l’idéal. Soignée dans les petits rôles (Pistola, Bardolfo et Caïus) elle est de premier ordre pour les deux amoureux. La voix d’ Adriana Kucerova est étendue et charnue, et celle de Joel Prieto ferme et virile ; l’un et l’autre plaisants en scène ils donnent du corps à leurs personnages. Pour les trois dames, on peut parler de luxe : la Meg d’ Enkelejda Skhosa déploie un velours noir qui fait regretter la modestie du rôle ; Janina Baechle change de registre pour affronter Quickly mais la voix est stable et les effets peu appuyés ; l’Alice de Soile Isokoski enfin a la sûreté et la maîtrise que l’on connaît à la soprano finlandaise. Triomphateurs à juste titre les deux barytons, dont le duo aurait mérité à lui seul le voyage, l’aîné dans la maîtrise souveraine de ses possibilités vocales, le cadet dans l’expansion glorieuse d’un timbre pulpeux. Au Ford de Ludovic Tézier, buté, emporté, démonté, il ne manque rien ; la présence scénique est totale et le rendu vocal splendide. Le Falstaff d’ Alessandro Corbelli, on s’en doute, porte sa marque : l’interprétation musicale est impeccable, la voix contrôlée, projetée et sonore à l’envi ; quant au personnage, si au premier tableau il nous a semblé désenchanté jusqu’à la neurasthénie, il prend au fil des étapes successives toute sa dimension comique et émotive sans que disparaisse, même dans l’abjection, l’élégance de l’interprète.

Au dernier acte l’intervention du chœur témoigne d’une bonne préparation. Sans doute en a-t-il été autant pour l’orchestre, mais nous restons sur une impression de (légère) déception. Un niveau sonore parfois excessif, une impression de souplesse rythmique un peu en deçà, de virtuosité à ses limites – le cor qui accompagne la sérénade –  de quoi rester perplexe quand on se souvient du magnifique résultat obtenu in loco par Daniele Callegari pour I quatro rustegghi. Aucune perplexité en revanche dans l’enthousiasme du public aux saluts. Question de nuances ?

 

 

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